PREMIER OFFICIER.--Comme nous nous empressons quelquefois de nous réjouir de nos pertes!

SECOND OFFICIER.--Et comme nous nous empressons d'autres fois de noyer nos gains dans les larmes! L'honneur distingué que sa valeur s'est acquis ici va être accueilli dans sa patrie par une honte aussi grande.

PREMIER OFFICIER.--La trame de notre vie est un tissu de bien et de mal: nos vertus seraient trop fières si nos fautes ne les châtiaient, et nos crimes seraient au désespoir s'ils n'étaient consolés par nos vertus.--Eh bien! où est votre maître?

LE DOMESTIQUE.--Dans la rue il a rencontré le duc, dont il a pris solennellement congé: Sa Seigneurie va partir demain matin pour la France. Le duc lui a offert des lettres de recommandation pour le roi.

SECOND OFFICIER.--Elles ne sont rien moins que nécessaires, quand la recommandation serait encore plus forte qu'elle ne peut l'être.

(Entre Bertrand.)

LE PREMIER OFFICIER, répondant à l'autre.--En effet, elles ne peuvent être trop flatteuses pour adoucir l'aigreur du roi.--Voici le comte qui s'avance.--Eh bien! comte, ne sommes-nous pas après minuit?

BERTRAND.--J'ai, cette nuit, expédié seize affaires d'un mois de travail chacune, dont j'ai abrégé le succès: j'ai pris congé du duc, fait mes adieux à ses parents, enterré une femme, pris le deuil pour elle, écrit à madame ma mère que je reviens, préparé mes équipages et ma suite; et, entre les intervalles de ces diverses expéditions, j'ai pourvu à d'autres affaires plus délicates: la dernière était la plus importante, mais elle n'est pas encore finie.

SECOND OFFICIER.--Si l'affaire présente quelque difficulté et que vous partiez d'ici ce matin, il faudra que Votre Seigneurie use de diligence.

BERTRAND.--Je dis que l'affaire n'est pas finie, parce que j'ai quelque peur d'en entendre parler dans la suite. --Mais aurons-nous ce dialogue entre ce faquin et le soldat?--Allons, faites paraître devant nous ce prétendu modèle: il m'a trompé, comme un oracle à double sens.