Ces sujets convenaient à Chabrier, et aussi les Propos de buveurs que devait lui forger Richepin, d’après Rabelais.

Malheureusement, au lieu d’obéir à la bonne Loi naturelle, il se laissa manœuvrer par Catulle Mendès ; les conseils de ce littérateur wagnérien, ou se croyant tel, le poussèrent à barboter dans le plus artificiel lyrisme et, sous prétexte qu’il admirait les drames bayreuthiens, à forcer son talent pour peiner sur une Gwendoline que, sans être un lourdaud, il ne pouvait faire avec grâce, du moins avec unité, car les contradictions y fourmillent et les neuvièmes et les romances et toutes les antithèses lucidement signalées par Emile Cottinet : « paroxysme et langueur, extrême raffinement et presque vulgarité ». (Ce « presque » est délicieusement aimable).

Cette machine tetralogico-scandinave, où il perdit le meilleur de ses qualités, c’est elle qui me rapprocha du compositeur.

On exécutait au Cirque d’Eté le Prélude du deux de Gwendoline ; il y a 40 ans de cela et je me souviens du concert, comme s’il avait eu lieu la semaine dernière ; Van Dyck ténorisa les Adieux de Lohengrin ; la pianiste Silberberg pleyela un concerto de Tschaïkowsky plutôt vaseux (puisse M. Stravinsky me pardonner ce blasphème) ; enfin Lamoureux dirigea, avec une sécheresse brillante, la page de Chabrier ; elle me fascina. Naïvement, je le proclamai dans mon compte-rendu, indigné contre un confrère — Kerst, je crois — qui, jugeant l’œuvre luxuriante à l’excès, reprochait au compositeur de « mettre trop de choses dans chaque mesure ». Soulevé d’une juvénile indignation je ricanais : « Dirait-on pas Ali-Baba écœuré par l’abondance des richesses amoncelées dans la caverne et qui ronchonnerait : « Trop de perles, trop de diamants ! ».

Joie inespérée ! Je reçus un billet désinvolte de Chabrier félicitant « le brave petit confrère de Lutèce » de ne pas se plaindre « que la mariée soit trop belle » et le remerciant de « cogner sur les Ali… Gaga ! »

Quelques jours après, je rencontrai mon indulgent correspondant à l’Opéra où sévissait la première du Cid ; précautionneusement, ne sachant s’il goûtait cette massenetterie, « enduite d’onguent mystique » a justement noté René Brancour, j’eus soin de ne parler à Chabrier que des interprètes, le beau Rodrigue de Rezské, l’émouvante Chimène Devriez, l’infante Bosmann qui ravissait les abonnés avec un Alleluia d’opérette et, éblouissante dans ses danses espagnoles, Rosita Mauri dont je fiançai le nom à celui de mon interlocuteur dans un quatrain latino-fumiste qui amusa mes lecteurs du Quartier Latin. En ce temps-là (1885), ils n’étaient pas difficiles :

Quand Rosita Mauri dont les grâces enchantent

Revint pour saluer les gens de l’Opéra,

Chabrier, pensif murmura.

« Mauri, tu ris, tes saluts tentent. »