La famille du Disparu se désolait. Les semaines se passaient, les mois…
A la fin, des amis dévoués franchirent le détroit, bousculèrent les obstacles accumulés et emmenèrent de vive force, pour le reconduire chez les siens, le séquestré par persuasion.
Aussitôt libéré, Gounod, avec cette merveilleuse inconscience d’enfant qu’il conserva toute sa vie, manifesta du soulagement, de l’allégresse même, mais point de remords. Et comme ses sauveteurs, avec des hésitations trop compréhensibles, discutaient sur la meilleure façon dont devait s’effectuer le retour de l’Enfant Prodigue, il s’écria, resplendissant d’optimisme :
— Ne vous faites donc pas d’inutiles soucis, mes amis, ma chère femme sait bien qu’à travers cette absurde aventure j’ai su lui garder un cœur inaltérablement fidèle !
Il le croyait. Il le croyait presque. Et les autres, abasourdis par ce « distinguo », ne trouvèrent pas un mot à répondre.
Sa rentrée au bercail n’eut rien de banal. Très émue au penser de revoir celui dont l’absence s’était si indécemment prolongée, Mme Gounod, dans son petit boudoir mélancolique, relisait la fable des « Deux Pigeons », rêveuse… Ah ! quand elle va le voir apparaître repentant, traînant l’aile et tirant le pié…
Du bruit, au dehors ; elle tressaille ; la porte s’ouvre toute grande, le voyageur entre, gai, rieur, ses grands yeux clairs illuminés de joie. Devant elle, qui joint ses mains tremblantes, il se campe fièrement et sa voix claironne :
— Ma chère amie, je te rapporte un torse qui n’a rien à se reprocher !
Assurément, les rigoristes peuvent trouver là quelque chose à reprendre ; ce caractère, d’une complexité déroutante, faute d’en avoir étudié les nuances d’assez près, des observateurs simplistes, souvent, ont incriminé sa bonne foi. Erreur de gens tout d’une pièce. Gounod changeait d’opinion plus vite que le commun des mortels, voilà tout.
En 1893, au Châtelet, Colonne dirigeait La vie du Poète, symphonie-drame résolument montmartroise de Gustave Charpentier. Installé dans une première loge, avec Guillaume Dubufe, Gounod donnait à voix haute des appréciations dont, placé aux fauteuils de balcon, juste au-dessous de lui, je ne perdais pas un mot. Au moment où, perçant les fanfares canailles du Moulin de la Galette, on entendit les cris de femme pâmée exigés par l’auteur, le maître proféra, sourcils froncés : « C’est ignoble ! » Une minute après, pas même, ravi par la courbe séduisante d’une phrase confiée aux violoncelles, il s’écria, plein de la même vigueur : « C’est splendide ! »