C’était à Dieppe, Degas se mit à crayonner le portrait de Walter Sickert et celui-ci, qui avait endossé son pardessus négligemment, voulut en rabaisser le col.
— Laissez, laissez, s’écria le peintre, c’est mieux ainsi.
Ludovic Halévy qui entendait ce dialogue murmura :
— Degas préfère toujours l’accident.
— Mon cher, s’écria Guillaume, épanoui, pour ce mot si intelligent, je donnerais toutes les Petites Cardinal… que je n’ai pas lues, d’ailleurs.
La lucide malveillance de Degas n’épargnait personne. A l’Hôtel des Ventes, voyant exposées des terres cuites de Carpeaux, il les bafoua sans miséricorde et comme j’essayais de plaider pour quelques bustes, louant avec timidité l’adresse du sculpteur : « oh ! renchérit le vieux peintre, on ne peut pas le nier, c’est dégoûtamment habile ! »
Devant un portrait de Carrière, il scandalisa Jean Dolent, féru de ces tendres pénombres, en ricanant : « On dirait des cervelles au beurre noir. »
Chacun sait combien les artificielles somptuosités de Gustave Moreau, chères aux littérateurs, le choquaient : « Ces olympiens cossus ont vraiment trop de chaînes de montres ! »
Mais surtout son hostilité se déchaînait contre le richissime Isaac de Camondo, qui avait réuni à grands frais les plus célèbres œuvres du maître dans son hôtel — Eau et Degas à tous les étages. — Il refusait d’aller les voir chez leur nouveau propriétaire. Il affectait de s’en désintéresser. Et pourtant…
Ce Camondo m’avait prié de visiter sa galerie de tableaux, non pour connaître mon avis dont il se souciait peu, avec raison, mais pour me recommander son amie de l’Opéra, Mme Marcy, Sieglinde plutôt faiblarde. Degas l’apprit et vint m’interviewer, sans en avoir l’air.