J’ai fréquenté Uriage (l’« Arriège » de Claudine s’en va). Cette année-là l’agaçant M. Léonce de Joncières s’y trouvait, et aussi ce casse-cœur de Porto-Riche, très jalousé parce qu’il était trop bien vu par la jolie télégraphiste dont raffolaient tous les étrangers ; je me promenais un après-midi avec Detaille qui, leste et bien découplé, s’amusait — le rossard ! — à m’essouffler dans des sentiers de montagne, rocailleux à l’instar des poèmes de M. Jouve, romainrollandiste de son état, et désagréables comme les productions de M. Marcel Sauvage, qui s’intitule « chirurgien des roses » et fait des vers d’apothicaire.
Le père Bonnat nous rejoignit et, tous trois, nous redescendîmes vers l’Etablissement de bains d’où montait une infecte puanteur sulfureuse mélangée au parfum des orangers… la noce du vidangeur !
Sur nos talons, quelque chose de noir grognait obstinément, dans le crépuscule. Sans se retourner, Detaille interrogea :
— Kèkcèkça ?
Alors, bonhomme et bourru, le portraitiste attitré des Présidents de la République aligna des déductions façon Sherlock Holmes :
— Une sale bête ? Tenace ? qui suit les peintres en ronchonnant ? Ça ne peut-être qu’un critique d’art !
Je pense à cette boutade chaque fois que j’entends un peintre grisonnant fredonner la vieille chanson antibitumineuse des Beaux-Arts, sur l’air : « Dans la gendarmerie… », vous savez, la peinture à Bonnat, c’est comme du caca !
Avec Guillaume Apollinaire, nous reparlâmes de Blanche, et je lui contai un trait significatif du monsieur dont la fausseté peu de temps auparavant, avait écœuré tous les amis de Vincent d’Indy, dont il osait se proclamer dans les salons plus ou moins artistiques l’indéfectible partisan.
Nombreux, nous avions pris le train pour applaudir la première de Fervaal à la Monnaie. Pendant tout le trajet, de la gare du Nord parisienne à la gare du Midi bruxelloise, Jacques Blanche, une énorme partition ouverte sur ses genoux, ne cessa de montrer à ses voisins de wagon, soulignés d’un crayon malveillant, les passages qu’il prétendait chipés à Wagner. Le doux et rêveur Ernest Chausson, le pénétrant et fin Pierre de Bréville, le sensitif Louis de Serres, il embêtait tout le monde, sauf Mme Colette qui dormait du sommeil de l’innocence, comme on dit, aussi profondément que devaient dormir, trente ans après, les lecteurs assez imprudents pour avaler quelques fragments opiacés de la simili-autobiographie romanesque laborieusement fabriquée par Jacques Blanche Touchatout esthétique.