Cette année-là, inquiété par la gloire naissante de Moréas, Catulle Mendès décida, non sans peine, l’Echo de Paris à s’assurer la collaboration du « bel Hellène » qui, dans ses manifestes, déclarait la langue française en décadence depuis le XVIe siècle. Astucieusement, il glissa dans l’oreille du débutant : « Ne faites aucune concession à la plèbe lisante, affirmez vos principes. » L’autre ne demandait qu’à les affirmer. Il s’appliqua doctement à faire revivre les « grâces et mignardises » du XVe siècle en trois contes que « sigilla le los de ses plus affinés disciples », mais dont l’archaïsme rébarbatif affola les lecteurs habitués aux Zévacochonneries des feuilletons populaires. L’Echo se hâta de congédier ce collaborateur dangereux. Le tour était joué.

La principale amie de Mendès était alors Lucy Gérard, blondinette frêle, en l’honneur de laquelle il fignolait des madrigaux d’un tarabiscotage érotique, nuance cuisse de nymphomane émue. Il la désignait par des périphrases dont la préciosité de Far-West rappelait à la fois Gustave Aimard et Mlle de Scudéry : l’idiome d’un Peau-Rouge suivant le sentier de la guerre dans le Pays du Tendre.

Et les reporters de l’Echo de Paris écarquillaient des yeux larges comme des pièces de cinq francs (en argent) lorsqu’ils entendaient le Maître dire à l’Aimée, tout en corrigeant ses épreuves : « Mignonne-oiselle-si-légère-que-vous-vous-posez sur-une-branche-de-rosier-sans-la-faire-ployer, donnez-moi une plume neuve, la mienne crache ».

Or, Mendès soupçonnait Lucy aux yeux purs de regarder avec trop d’intérêt la cambrure héroïque de Moréas et les moustaches de plus en plus noires que ce palikare effilait avec une crânerie très « indépendance hellénique ». Après avoir évincé le littérateur, il fallait débusquer l’amoureux. Bon.

Un soir, à la brasserie Pousset, l’auteur de Syrtes qui avait déjà bu comme une sablière chez Mendès et que son hôte, insidieusement, poussait aux plus dangereuses vantardises, s’affirma « ingrisable », appuyant ce dire d’ivrogne d’admirables histoires de beuverie que Lucy écoutait, palpitante d’extase. Il était déjà saoul de son éloquence, quand Mendès susurra d’une voix douce : « Dans la jolie petite ville d’Heidelberg, nous autres, étudiants en théologie ( ? ! ?) nous préparions les soirs de Commers, une boisson diabolique : cognac, stout et absinthe. Nul n’y résistait et je me demande si vous-même… »

Douter de la capacité de Moréas ? Blasphème ! Déjà, le Grec appelait à grands cris le garçon qui remplit de l’infâme mixture une vaste chope. Moréas l’avala d’un trait. Il eut tort.

Livide, il dut restituer et le flot sans honneur de ce trop noir mélange et son dîner. Ce spectacle sans poésie lui enleva tout prestige aux yeux de Lucy qui, cependant qu’on fourrait dans un sapin le buveur effondré, murmurait au machiavélique Mendès d’un petit air dégoûté :

— Vraiment, Catulle, je ne comprends pas que tu me fasses fréquenter de semblables pochards !

Il y avait, contre Mendès, dans la gent littéraire, beaucoup de haines. M. Fuss-Amoré le déteste encore aujourd’hui. Chez le « bibliopole » Vanier, j’entendis souvent Verlaine, affolé par des rancunes qu’avivait l’alcool, vociférer d’abominables injures contre « Crapule Mendax ».

Chez Hérédia, J.-H. Rosny (qui éprouve pour la Science une passion poétique, mais non malheureuse, bien que Marcel Boll — Mercure, nov. 1924 — prétende que, sur ce terrain, il n’a jamais écrit « une ligne qui se tienne »), Rosny — qui n’a jamais laissé sa raison au fond des pots — se formalisa, certain samedi, des quolibets dont Mendès criblait son exposé du système de Gall et déclara, phrénologue offensé : « Catulle a un crâne de singe ; d’ailleurs il a singé tous les poètes de génie. » Le maître sonnettiste des Trophées protesta, mais Catulle affecta de rire très haut. Fit-il pas mieux que de se plaindre ?