Au reste, le trop souple virtuose ne niait pas son manque de personnalité ; mais il l’attribuait à sa race. Devant moi, il dit un soir à Gustave Kahn qui l’écoutait en mâchouillant un grêle cigare noir :
— Nous autres sémites, nous sommes de merveilleux assimilateurs, mais il ne faut rien nous demander d’original.
— Par exemple !
— C’est l’évidence même. Citez-moi un juif, un seul, qui ait créé quelque chose.
— Et Spinoza ? jeta le poète des Palais nomades.
(On aurait pu discuter l’Ethique, invoquer l’influence cartésienne ; j’aurais voulu jouer Descartes sur table. Mais Mendès redoutant l’érudition de Kahn, préféra s’en tirer par une pirouette).
— Ah ! Ah ! s’écria-t-il avec son rire bizarre, comme renâclé, ah ! ah ! Spinoza ! J’ai toujours pensé que la mère de cet opticien avait eu des faiblesses pour quelque polisson de chrétien…
....... .......... ...
Je pourrais mettre au jour d’amusants détails qui égaieraient les ennemis de Mendès ; je ne le fais pas, d’abord parce qu’il adorait son beau petit Primice (la Prière sur l’Enfant mort, de la mère douloureuse, restera) ensuite parce qu’il pratiquait le pardon des injures. Un jour que je lui disais mon regret de l’avoir, au temps de ma jeunesse, harcelé de sottes agressions, il m’arrêta :
— Ne vous excusez pas, mon cher Willy. Il est nécessaire que l’irrespect des jeunes générations se dresse contre leurs prédécesseurs, exception faite, bien entendu, de Victor-Hugo qui est impeccable, intangible, etc. (couplet sur Hugo-Dieu).