Le lendemain, des gens du village côtoyant le lac de Sinzheim entendirent des gémissements sous l’eau, dont trois larges taches de sang vinrent rougir la surface. Depuis ce temps, on ne revit plus les trois sœurs à la veillée, et le fils du maître d’école ne fit plus que dépérir. Il mourut peu de temps après.
Dans ces trois sœurs, douces, aimables, laborieuses, rien n’accusait la fréquentation de l’esprit des ténèbres. On se rappela seulement que le bas de leur robe était souvent mouillé à l’ourlet, le seul signe auquel on puisse reconnaître les Ondines, tant, du reste, elles sont semblables aux autres jeunes filles, et l’on déplora bien amèrement la sévérité du grand Nichus.
Touchant la permission de dix heures, nos lois militaires elles-mêmes sont moins rigoureuses que les siennes.
On s’abuserait cependant en pensant que toutes les Ondines ont la douceur et la résignation de celles-ci. Aigries par le souvenir de leur abandon, il en est qui ne songent qu’à se venger, et par là semblent participer un peu à la nature des Nixes, ou plutôt, pourquoi ne pas le dire avec franchise? restent fidèles à leurs instincts de femmes.
Comme preuve à l’appui, voici un petit drame complet que Mlle Marguerite Rosahl a extrait, à mon intention, du volumineux recueil de Busching.
Le comte Herman de Filsen, dont les domaines s’étendaient sur la rive droite du Rhin, entre Osler-Spey et Braubach, allait se marier avec la riche héritière du château de Rheins, rive gauche. Déjà son messager, chargé des lettres de convocation, s’était mis en route; mais, en route, la crue subite d’un ruisseau lui avait barré le passage. En essayant de le franchir, son cheval s’était abattu et noyé. Sans perdre courage, le messager poursuivit son chemin pédestrement. Partout il rencontra le ruisseau devenu torrent, et le torrent le serrait de près, décrivant des courbes, des zigzags, des cataractes, toujours lui interceptant les voies de communication et les sentiers praticables.
S’aidant d’un bâton, sautant de roche en roche, le pauvre homme, perdant un peu la tête, ne se dirigeant plus qu’au hasard, se trouva devant le Rhin, où le torrent, grondant tout à coup derrière lui, semblait le pousser de tous ses efforts.