Les autres, plus hardis ou plus savants, ont reconnu en elle la déesse Frigg, l’épouse d’Odin. Chère dame Hollé, quelle déchéance! Ce que c’est que de nous!
Une fois la croix arborée sur les rives du Rhin et du Danube, Frigg, sous le nom d’Hertha (la Terre-Mère), s’était réfugiée dans une île de l’Océan, où elle vivait invisible et solitaire au milieu d’un bois consacré, presque toujours envahi par la vague marine.
Un prêtre, dévoué à l’ancien culte, savait seul l’heure et l’instant où la déesse daignerait de nouveau se montrer aux hommes. L’instant venu, de l’île marécageuse il tirait un char enveloppé de voiles; Hertha y montait, et pendant quelques jours parcourait le monde, répandant autour d’elle les bienfaits et les consolations; alors, toutes les guerres étaient suspendues; non-seulement l’épée rentrait au fourreau, mais ce qui était fer, arme offensive ou même défensive, et jusqu’au soc de la charrue, tout devait être soigneusement enfermé. Hertha conviait le monde à la paix et au repos.
Maintenant, voyons en quoi la dame Hollé ou Holla rappelle la bonne déesse.
A certaines époques de l’année, vers la Noël surtout, dame Hollé quitte son marais pour faire sa tournée d’inspection. Les ouvrières en linge, les filandières, les brodeuses, les blanchisseuses reçoivent tour à tour sa visite. Si, le matin, en se mettant à son rouet ou à sa broderie, Anna trouve sa quenouille, Catherine son métier salis de fange; si Berthe, la couturière, aperçoit une déchirure là où la veille elle avait fait une reprise; si, au lavoir, l’eau est devenue huileuse ou noirâtre, soyez-en convaincu, dame Hollé a passé par là; dame Hollé a châtié la paresse ou la négligence des mauvaises travailleuses.
Est-elle satisfaite, au contraire, le ruban de la quenouille se pare d’une jolie fleur des étangs, iris, nénufar ou glaïeul; sur le métier à broder ou sur l’œuvre de couture, une petite aiguille d’or est implantée, et l’amas de linge bien blanchi, bien plissé, se couronne d’un beau morceau de savon parfumé qui embaume la maison.
Parfois la bonne Frau Holla pénètre mystérieusement dans la mansarde où la fièvre, causée par l’excès du travail, retient alitée quelque pauvre ouvrière. Elle-même achève l’ouvrage commencé, et ne part qu’après avoir déposé quelques florins au chevet de la malade endormie.
Bénie sois-tu, bonne dame Hollé! Eusses-tu jamais été déesse de premier ordre, crois-moi, tu n’as pas à rougir de ta condition présente! Seulement, on se demande avec terreur comment la noble Frigg, la toute-puissante Hertha en est-elle arrivée à n’être plus aujourd’hui que la patronne des blanchisseuses et des couturières? Comment cette île de l’Océan, avec son bois consacré, est-elle devenue un marais vaseux, fétide, mal fréquenté?... Une seule réponse reste à faire; Frigg a eu des malheurs.