«Anciennement, dit Wyss, les hommes habitaient les vallées; autour de leurs habitations se tenait, dans les cavités des roches, le petit peuple nain, vivant avec eux en fort bonne intelligence, et les aidant même dans leur travail des champs. C’était leur divertissement de faire ainsi le bien, car d’ordinaire ils se livraient à leurs occupations de mineurs dans la montagne, fouillant la terre pour en extraire les parcelles d’or et d’argent qu’elle renferme.»
Parfois, les cultivateurs, arrivant pour sarcler ou pour planter, trouvaient leur besogne faite, et, cachés derrière les broussailles, les nains, témoins de leur ébahissement, éclataient de rire.
Il arriva qu’un jour, de grand matin, en passant devant une pièce de blé, des paysans virent que les épis, sur une longue rangée, tombaient d’eux-mêmes, très-nettement sciés à la base, et d’eux-mêmes aussi semblaient se former en javelles. Ils se doutèrent bien que c’étaient les petits nains qui travaillaient ainsi à la sourdine, mais des travailleurs, ils n’en virent pas un.
Les nains, comme toutes ces races mystérieuses, jouissaient de la faculté de pouvoir se rendre invisibles à volonté. Il leur suffisait pour cela d’abattre sur leurs oreilles un petit capuchon faisant partie de leurs vêtements. Nos campagnards, s’apercevant bientôt que les blés ainsi fauchés n’étaient pas suffisamment mûrs, entrèrent dans une violente colère contre ces complaisants maladroits, et, s’armant de ramées, ils frappèrent à gauche et à droite sur ces invisibles moissonneurs, espérant en atteindre quelques-uns au hasard. En effet, quelques petits cris de douleur retentirent dans le sillon, et les premières lignes des épis restés debout s’agitant tumultueusement, témoignèrent assez d’une fuite en désordre.
Plusieurs nains, décapuchonnés par le contact des rameaux, apparurent aux yeux de leurs agresseurs. Ceux-ci, toujours furieux, s’apprêtaient à les frapper à coups plus sûrs, quand un orage se déclara, et la grêle, en tombant, hacha menu la moisson future, à l’exception des épis déjà étendus sur la terre.
Les méchants paysans comprenant alors que c’était en prévision de l’orage que le peuple paisible s’était ainsi mis à la besogne, se repentirent de leur brutalité; mais, les nains irrités de leur ingratitude, ne reparurent plus dans le canton. Il en fut de même dans bien d’autres pays.
Maintenant, disons comment, par leur persévérance, par leur adresse, et surtout par le génie audacieux d’un des leurs, ces petits êtres, hauts tout au plus de quelques pouces, étaient parvenus à soumettre les géants.
On raconte, sans fixer la date, que, dans les temps anciens, un maître géant, ayant sans doute besoin d’une badine soit pour battre ses habits, soit pour se donner un maintien de fashionable devant les dames géantes, arracha un jour un jeune chêne dans les racines duquel nichait toute une peuplade de nos mirmidons.
A la vue de ce fourmillement de petits hommes, qui, tout en désarroi, couraient, perdant la tête, virevoustant, se culbutant pour regagner le fond de leur petite taupinière, le géant demeura d’abord la bouche béante; puis, par passe-temps de grand seigneur, du bout de son pied il en écrasa quelques douzaines.