Mais pour bien faire comprendre comment Kreiss se trouvait dans la bouche de Quadragant, laquelle bouche n’avait pu être pour lui qu’un logis accidentel, disons d’abord ce qui s’était passé pendant le sommeil de celui-ci.
Leur arbre renversé, leur peuplade mise en déroute, les petits nains, à travers les interstices et les crevasses du sol, avaient gagné une longue galerie souterraine creusée autrefois par leurs pères, et, poussant des cris de détresse, assez semblables aux cris des grillons, ils étaient arrivés dans les ruines d’un vieux burg, toutes peuplées de petites gens de leur espèce, et où se tenait d’ordinaire le conseil général des nains.
Kreiss, arrivé depuis la veille, en députation, avec plusieurs de ses frères, ouvrit immédiatement cet avis que, avant tout, il fallait songer à rendre aux morts les honneurs de la sépulture, après quoi on devrait s’occuper immédiatement de boucher les trous et crevasses produits par l’arrachement de l’arbre, de combler même l’excavation qu’il avait laissée, sans quoi les pluies survenant pouvaient inonder la grande galerie et les priver pour longtemps de leur plus sûr moyen de viabilité.
La double motion de Kreiss adoptée par acclamation, tous, munis de pieux et de fascines, se mirent aussitôt en marche au nombre de plus de dix mille.
Ils croyaient le géant parti; ils le trouvèrent étendu de tout son long sur la terre, et ronflant à pleines narines. Leur premier mouvement fut de fuir; Kreiss les retint. Une idée audacieuse lui était venue; c’était de le faire prisonnier. N’étaient-ils pas munis de cordes et de pieux? N’étaient-ils pas puissants par leur nombre? On se mit à l’œuvre sans désemparer, et, en moins d’une heure, le meurtrier, hors d’état de faire un mouvement, cloué à ce sol qu’il venait d’ensanglanter....
«Plaît-il?... Oui, monsieur, sans aucun doute vous avez raison; ceci ressemble fort au moyen employé contre Gulliver dans l’île de Lilliput. Qu’y pouvons-nous? Au surplus, nous vous ferons observer que de tout temps les petits nains ont existé en Allemagne; s’il a plu à Jonathan Swift de les transporter dans ses pays imaginaires, qui cela regarde-t-il et qui peut être accusé de plagiat, je vous le demande?
Passons donc rapidement sur ce détail qui nous importe peu; là n’est pas notre sujet.
La besogne achevée, quand l’excitation causée par le travail, quand l’enthousiasme du premier élan amortis, on se demanda ce qu’on allait faire de ce grand captif, les fronts se rembrunirent.
Les nains sont de bonnes gens qui ont horreur du sang. D’ailleurs, il était plus difficile encore de faire disparaître Quadragant que de le tuer. Cependant, si on ne le tuait pas, aussitôt réveillé, il allait crier à l’aide! au secours! ce qui ne manquerait pas d’attirer de ce côté les autres géants. Devenus furieux devant un pareil affront fait à un des leurs, ceux-ci, pour se venger, n’auraient plus d’autre souci que de renverser tous les chênes, et de poursuivre la race des nains jusque dans les entrailles de la terre.
Tandis que ces observations, un peu tardives, circulaient d’un groupe à l’autre, Kreiss demeurait silencieux et rêveur, une main au coude et l’autre au front.