Cependant, des simples propos on passait aux murmures, et des murmures aux menaces. Il fallait au plus tôt défaire ce qu’on avait fait: effacer toute trace de cette ridicule entreprise; rendre au géant sa liberté, comme on la lui avait ôtée, c’est-à-dire sans qu’il s’en doutât; et s’il venait à s’éveiller pendant l’opération, eh bien, on lui livrerait les auteurs de ce fatal projet comme victimes expiatoires.

Ah! c’est que, quelque petits soient-ils, les nains sont des hommes, et il ne fait pas bon de s’attaquer aux géants!

Le découragement, la démoralisation étaient au comble. Calme au milieu de toute cette agitation, Kreiss rêvait toujours, sans paraître se soucier des invectives à son adresse et des petits poings crispés qu’on brandissait vers lui; mais dès que quelques-uns font mine de vouloir délier le prisonnier, tout à coup, détachant les mains de son coude et de son front, faisant face à ses insulteurs:

«Je reconnais mes torts, dit-il, et c’est à moi de les expier. Partez! mes sept frères et moi nous suffirons à la délivrance du géant. S’il s’éveille, il ne s’en prendra qu’à nous. Allez!»


Les ci-devant conspirateurs ne se le firent pas dire deux fois, et, sans même songer à enterrer leurs morts, ils détalèrent sans tambour ni trompette. Aux dernières clartés du jour on pouvait les voir tous trotter confusément entre les hautes herbes et sous les coupoles des champignons de la route, éveillant en sursaut les phalènes et les scarabées, s’en servant même comme de montures pour regagner plus promptement les ruines de leur vieux burg.

Resté avec ses frères: «Maintenant à nous seuls l’honneur de l’entreprise! leur dit Kreiss; loin de renoncer à mon projet, je prétends lui donner un complément qui couvrira notre race d’une gloire éternelle.»