Thor se rapprocha de lui et de nouveau le frappa derrière la tête, droit au cervelet, que les géants ont très-développé.
Cette fois, le dormeur ouvrit un œil, le referma, et après s’être légèrement gratté du bout de l’ongle à l’endroit contus, il se rendormit.
Naturellement brutal, surtout à jeun, Thor était tombé dans une colère rouge à la suite de son inexplicable impuissance. Bien décidé à en finir une fois pour toutes avec son immobile adversaire, il se revêtit de sa ceinture de vaillance, qui avait le don de doubler ses forces, saisit son marteau à deux mains, le dirigea avec une telle violence d’impulsion vers la figure du géant qu’il s’enfonça jusqu’au manche dans une de ses joues; et Thor eut beaucoup de peine à le faire revenir à lui.
Pour le coup, Skrymner se réveille tout à fait, ouvre les deux yeux, porte sa main à sa joue, se plaignant qu’on ne puisse dormir en repos dans cet endroit, et qu’une mouche vient de le piquer.
Apercevant alors près de lui son assaillant, d’un air plein de bonhomie il lui demande comment il se trouve là, et s’il s’est égaré. Les autres voyageurs arrivent; Skrymner leur propose de les conduire dans la ville d’Utgard, leur y promettant bon gîte, bonne table, bon accueil, la satisfaction complète non-seulement de leurs besoins, mais de leurs fantaisies.
Thor ne sait plus quoi penser. Ahuri, confondu, il marche sur les pas de son guide, sans autre idée en tête que de prendre une éclatante revanche de toutes ses humiliations.
La ville d’Utgard a des dimensions incroyables; les murs d’enceinte, les maisons, les arbres, les meubles, tout y est géant. Nos voyageurs pourraient passer volontiers entre les jambes des enfants qu’ils rencontrent, comme nous autres gens de Paris nous passerions sous l’arc de triomphe de l’Étoile. Vous le voyez, maintenant nous ne sommes plus à Lilliput; nous voici avec Gulliver dans l’île des Géants. Gulliver pourrait bien être né d’une tradition scandinave.
Le roi reçoit Thor et les siens en riant de leur petite taille et leur fait offrir des siéges trois fois plus hauts qu’eux. Après une foule d’aventures où nos hommes, c’est-à-dire nos dieux, ne cessent de jouer le mauvais rôle, Thor furieux défie les géants à la lutte corps à corps. Le roi lui propose de lutter contre sa nourrice, une vieille édentée. Thor, qui a besoin de passer sa colère sur quelqu’un, accepte, bien résolu de jeter par la fenêtre la nourrice de Sa Majesté. A grand’peine, il parvient à la soulever un instant de terre, mais lui-même, affaibli par l’effort, tombe sur un genou.
Le lendemain, les quatre compagnons en avaient assez des voyages. Skrymner les reconduisit, avec sa courtoisie ordinaire, hors de la ville. En se séparant d’eux, il prit le dieu Thor à part: «Jusqu’à présent, lui dit-il, vous ne savez de moi que mon nom; ce n’est point assez; je suis Skrymner l’enchanteur. N’ayez donc souci des événements de la journée d’hier. Par trois fois vous avez cru me frapper de votre marteau, il n’atteignait que les rocs impénétrables au pied desquels je dormais, en simulacre seulement; quant à la nourrice, en la soulevant de terre vous avez donné là un témoignage de vigueur dont je n’aurais pas cru capable même le dieu Thor, car la vieille édentée n’était autre que la Mort, oui, la Mort, que j’avais contrainte à venir se mêler à nos jeux; le reste, prestiges, illusions! Je voulais éprouver si la puissance de l’art magique était égale à celle des dieux. Bon voyage, Asa-Thor!»
Plus furieux que jamais, Thor voulut se jeter sur lui. Le faux géant venait de s’envoler sous la forme d’un petit oiseau; Thor se retourna vers la ville d’Utgard, pour la détruire de fond en comble; elle achevait de s’évanouir en fumée.