Eh bien, je vous avais promis des contes de ma Mère-Grand’, ai-je tenu parole? Et ne pensez pas que celui-ci je l’aie puisé à des sources douteuses; vous le retrouverez, avec tous ses développements, dans les chapitres 23, 24, 25 et 26 du livre sacré de l’Edda.
Sur les enchanteurs, sur les magiciens, j’aurais beaucoup à dire; mais la route se prolonge encore devant moi, et je suis pressé d’arriver. Puis, qui ne connaît les prouesses des Merlin et des Maugis?
Dans toutes les anciennes traditions du Nord, se trouvent sans cesse des récits merveilleux d’enchantements, d’apparitions; ici et là, métamorphoses de rochers en palais, de bêtes en hommes, d’hommes en bêtes, poétique fantasmagorie, élément épique de nos anciens romans de chevalerie comme des poëmes de l’Arioste et du Tasse.
Chez tous les peuples, la poésie épique dut toucher à la religion, et par elle au merveilleux; n’a-t-elle pas été pratiquée d’abord dans les temples et pour les temples? Ainsi, aux Indes, le Mahabarata; en Grèce, les Cycles d’Hercule et d’Orphée. Il en devait être ainsi de ces longs poëmes des bardes gaulois ou germains et des skaldes scandinaves, chefs-d’œuvre inconnus, à jamais regrettables.
Mais ce qui appartient plus essentiellement à l’Allemagne que ses enchanteurs, ce sont ses enchantés, autrement dit ses DORMANTS. Là, on la retrouve avec ses grandes idées patriotiques, avec ses grandes expériences toujours déçues, toujours persistantes; là, ce ne sont pas seulement ses vieilles croyances qui se sont obstinées à rester debout, ce sont ses vieilles affections. Arminius, Siegfrid (le héros des Nibelungen), Théodoric, Charlemagne, Witikind, Frédéric Barberousse, Guillaume Tell, Charles-Quint, ses héros, ses amis, ses gloires de toutes les époques, elle n’a point souffert qu’ils se séparassent complétement d’elle et de ses destinées futures; ils ne sont point morts, elle ne l’a pas voulu; ils dorment; Witikind sous le Siegburg, en Westphalie; Charlemagne, dans les souterrains du château vieux de Nuremberg. Là, malgré tout ce qu’on en peut penser à Aix-la-Chapelle, entouré de ses pairs il repose majestueusement, prêt à se réveiller quand Dieu lui indiquera que le moment est venu.
Quant à Frédéric Barberousse, il dort au Kisfhauser, dans les monts de porphyre et de granit de la Thuringe; ainsi des autres, et ne niez pas! on les y a vus!
Peu d’années après sa disparition du monde, Frédéric, lorsque les sons de quelque instrument montaient de la plaine, apparaissait sur une des cimes de sa montagne. Connaissant son goût pour la musique, les sociétés philharmoniques ou chorales d’Erfurt et des autres villes viennent encore parfois lui donner des aubades.
On dit qu’un soir, comme l’horloge de Tilleda sonnait minuit, des musiciens, montés sur le Kisfhauser, virent la montagne s’ouvrir devant eux; des femmes, couvertes de pierreries et portant des flambeaux, leur apparurent. Elles firent un signe; ils les suivirent, sans cesser de jouer de leurs instruments, et arrivèrent ainsi devant l’Empereur. Celui-ci leur fit servir un bon repas, et quand ils se disposaient à prendre congé de lui, les belles dames de la cour, après les avoir reconduits, toujours leurs flambeaux à la main, remirent à chacun d’eux un rameau de peuplier. Nos musiciens avaient espéré mieux de la générosité de Frédéric. Parvenus au bas de la montagne, de dépit, ces rameaux, ils les jetèrent au milieu de la route. Un seul garda le sien, et, rentré chez lui, l’accola dévotieusement à la branche de buis bénit qui décorait la tête de son lit. Alors, ô miracle! chacune des feuilles du peuplier se changea en un ducat d’or. Instruits du fait, les autres coururent à la recherche de leurs rameaux; ils ne les retrouvèrent plus.
Une autre fois, un pâtre (d’autres disent un ouvrier mineur) rencontra sur le Kisfhauser un moine à barbe blanche, qui, sans plus de façon, comme s’il se fût agi d’une visite à faire au métayer voisin, lui dit de venir sur le champ avec lui auprès de l’empereur Frédéric Barberousse, qui avait à lui parler. Le pâtre resta d’abord interdit, puis il se mit à trembler de tous ses membres. Après l’avoir rassuré, le moine le conduisit dans un petit vallon ténébreux, et, frappant la terre de sa baguette, il cria par trois fois: «Ouvrez! ouvrez! ouvrez!» Sous les pieds du moine et du pâtre, un grand bruit se fit entendre; la terre sembla osciller, puis se fendit tout à coup. Ils se trouvèrent dans une vaste galerie, au milieu de laquelle brûlait une lampe. A l’extrémité se trouvait une porte d’airain, à double battant. Le moine (c’était un magicien sans doute) frappa trois fois la porte de sa baguette en répétant: «Ouvrez! ouvrez! ouvrez!» et la porte d’airain tourna sur ses gonds, avec un bruit semblable à celui qu’avait rendu la terre auparavant.
Ils étaient dans une grotte dont la voûte et les parois noircies à la fumée d’une immense quantité de torches semblaient recouvertes de tentures de deuil. On eût dit d’une chapelle ardente, sans cercueil ni catafalque toutefois. Le pâtre s’était remis à trembler; le moine répéta son cri d’appel, en frappant à une porte d’argent qui leur faisait face. La porte d’argent s’ouvrit comme venait de s’ouvrir la porte d’airain.