Maintenant, à ces marraines, à ces filleuls, à ces fées, bonnes ou méchantes, joignez les terribles ogres, dont le nom inspirait encore l’épouvante partout à cette époque, et vous aurez le personnel complet de cette curieuse mythologie enfantine dont on nous a tous bercés, et dont, chez nous, Charles Perrault fut l’Homère. En regardant de près dans les anciennes traditions, Barbe-Bleue se retrouverait facilement chez les vieux burgraves du Rhin, comme ailleurs, déjà, nous y avons retrouvé le Chat botté[2]; la Belle au bois dormant pourrait bien descendre en ligne directe de notre villageoise endormie pendant un siècle sous l’influence du magnétisme magique; et pourquoi notre petit nain Kreiss et ses frères n’auraient-ils pas fourni l’idée première du Petit-Poucet, Quadragant jouant le rôle de l’ogre? Cendrillon, ne pourrions-nous la reconnaître sous les traits d’une de ces trois sœurs ondines qui, au milieu du plaisir de la veillée, oublièrent leur permission de dix heures? Ainsi de bien d’autres vivant sous les fatales influences du grand Nichus ou des méchantes fées.
[2] Le Chemin des Écoliers.
Pauvres druidesses! si encore vous étiez restées fées! si on vous avait surprises seulement à voyager dans les airs, n’ayant d’autre soutien que votre baguette magique.... mais à mesure que le christianisme gagnait, votre puissance allait en déclinant. Un jour vint où l’on osa vous transformer en diseuses de bonne aventure, puis en sorcières maudites; et votre baguette enchantée ne fut plus qu’un manche à balai sur lequel vous traversiez l’espace pour vous rendre au sabbat!... Misère!... misère!... Désillusion! bouleversement fatal des gloires et des grandeurs d’ici-bas!
En perdant l’espoir de dominer les hommes par l’inspiration prophétique, les femmes, un beau jour, changeant tout à coup de tactique, de mœurs, d’habitudes, presque de sexe (je le dis à regret!), affectèrent les manières turbulentes et soldatesques de leurs frères et de leurs époux; elles n’aimaient plus que les exercices violents, le cheval, la lutte, même la guerre. Ce fut le temps des femmes matamores, des FEMMES FORTES enfin.
Jeunes filles, on ne pouvait plus aspirer à leur main que par des prouesses périlleuses, par des tentatives impossibles. Telle fut la célèbre fiancée du Kinast.
Elle possédait dans ses domaines une vieille tour en ruines située au sommet d’un roc ardu, perpendiculaire, presque à pic, et qu’un gouffre entourait de tous côtés.
Riche, jeune et belle, relancée par une foule de prétendants, pour les tenir en respect elle ne songea point un instant, à l’instar de Pénélope, à quelque ouvrage de broderie à faire ou à défaire; elle ne brodait pas, et tout ouvrage de femme était tenu par elle non-seulement en mépris, mais en dégoût. Elle leur signifia qu’elle était la fiancée du Kinast (c’était la vieille tour), et que quiconque aspirait à l’honneur de devenir son époux, devait d’abord la lui disputer. Pour cela faire, il s’agissait simplement d’escalader le roc et la tour; parvenu aux créneaux, il fallait ensuite les parcourir dans tout leur circuit, non pas à pied et en s’aidant des bras, des genoux, des mains et des ongles, mais à cheval, sans autre soutien que la bride.