Une forte brume d’automne, qui devait s’épaissir de plus en plus pendant plusieurs jours, enveloppait alors le Kinast du haut en bas, et rendait son accès impraticable.

Selon les lois de l’hospitalité la plus vulgaire, la dame dut donc héberger le nouvel arrivant.

Celui-ci était beau, bien pris dans sa taille; sa physionomie respirait l’audace et l’intelligence; ses mains blanches, fines et d’une grande distinction, accusaient suffisamment sa noblesse; sa suite nombreuse témoignait assez de son rang et de sa fortune; mais ce qu’il possédait de plus rare que tout cela, c’était sa parfaite modestie. Depuis trois jours, il passait la plus grande partie de son temps auprès de la dame, et il n’avait pas osé encore lui dire un mot de son amour; bref, elle éprouva pour lui un sentiment qui jusqu’alors lui était resté inconnu.

Quand le voile de brume se déchira et laissa le Kinast resplendir en pleine lumière, elle fut sur le point de déclarer à son hôte qu’elle le dispensait de l’épreuve; mais qu’auraient dit ses bonnes amies, les châtelaines?

Le moment venu, se sentant défaillir, la fiancée du Kinast s’enferme chez elle, pleure, se lamente, et, quoique la prière ne fût guère plus dans ses habitudes, elle prie Dieu; elle le prie de faire un miracle en faveur de son chevalier. Ce miracle, cependant, elle y compte peu, car une longue rumeur s’étant élevée parmi les spectateurs de la scène, elle s’évanouit, le croyant déjà lancé dans le gouffre.

Des cris de joie et de triomphe la réveillent. Le chevalier est sorti vainqueur de l’épreuve. Éperdue, elle court au-devant de lui, et, tant est grand son trouble, et plus grand encore son amour, sans même songer que tous les regards sont fixés de son côté: «Ma main est à vous!» lui crie-t-elle.

Mais lui, se redressant, l’air dur et hautain, lui répond avec un sourire méprisant:

«Votre main, vous l’ai-je demandée? Je ne suis venu ici que pour venger mes deux frères, tués par vous, et j’ai réussi, car je ne vous aime pas, moi, mais vous m’aimez! c’est bien! maintenant mourez de votre amour, sinon de votre honte!... Adieu! je retourne près de Marguerite, ma mie, ma femme!»