Léonhard était beau; elle lui demanda son âge.
Il devait avoir vingt-deux ans le jour même, à midi précis, et il était dix heures du matin. Deux heures de bon lui restaient donc encore, et il n’en faut pas tant pour donner trois baisers à une jolie fille. Mais, pris d’émotion, Léonhard bégaya si fort que peu s’en fallut que les deux heures passassent avant qu’il se fût complétement expliqué sur la date de sa naissance.
Quant au certificat de bonne vie et mœurs, il ne sut même pas ce qu’elle voulait lui dire. La princesse, qui s’y connaissait, en toute confiance lui tendit sa joue.
Sans trop d’hésitation, il lui donna un premier baiser.
Alors, soit que l’idée de sa délivrance prochaine agît vivement sur ses nerfs, la princesse-serpent, prise tout à coup de convulsions, se roula sous l’herbe avec des mouvements désordonnés. Effrayé, et les jambes libres cette fois, Léonhard s’enfuit loin d’elle; mais elle le rappela d’une voix si douce, mêlant à ses supplications de si belles promesses d’or, d’argent, de trésors qui devaient être le prix du service signalé qu’il pouvait lui rendre, qu’il revint sur ses pas et lui donna le second baiser.
L’effet de celui-ci dépassa dix fois celui du premier; les yeux ardents, les narines dilatées, les joues gonflées et empourprées, haletante, le corps et les bras agités de convulsions frénétiques, elle se redressa, bondit, s’élevant, s’abaissant tour à tour sur sa queue en spirale, en sifflant, en poussant des cris affreux et lamentables, vrais cris de Mélusine.
Léonhard s’était sauvé à toutes jambes. Toujours courant, il avait franchi la plaine, sauté par-dessus les ruisseaux et traversé les souterrains dans toute leur longueur. Dès qu’il se sentit à l’abri des atteintes de ce monstre furieux, il s’arrêta, respira, étancha la sueur qui lui coulait du front, puis, tranquillisé, reposé, mieux avisé, il se demanda s’il n’avait pas pris peur un peu à la légère. Que lui importait, après tout, que la princesse-serpent fut sujette aux convulsions et criât à fendre les oreilles d’un sourd. Ne lui avait-elle pas promis de le rendre riche à jamais? Léonhard était intéressé. La besogne aux deux tiers faite, allait-il la laisser inachevée quand sa fortune en dépendait? D’ailleurs, après ce troisième baiser, ne devait-elle pas reprendre, par en bas comme par en haut, sa forme de jeune fille? Alors qu’avait-il à craindre?