Croyez-vous maintenant mes matériaux complétement épuisés? Détrompez-vous. D’abord, j’aurais pu vous parler des animaux mythologiques; du bouc de Thor, qui, semblable au sanglier de la Valhalla, après avoir satisfait au rude appétit de son maître et de ses invités, jouissait du privilége de renaître dans toutes ses parties corporelles, pourvu toutefois qu’on eût grand soin de mettre les os à part.
J’aurais pu revenir avec plus de détails sur ce fameux Jormoungandour, le grand serpent de mer, encore existant de nos jours; qui en pourrait douter? L’équipage d’un vaisseau anglais, passagers, état-major et matelots compris, n’a-t-il pas attesté, par un procès-verbal en règle, l’avoir rencontré récemment dans les mers du Nord?
Et le Kraken, ce monstrueux cétacé qu’on pouvait facilement prendre pour une île habitable, et sur lequel d’imprudents navigateurs, un beau matin, débarquèrent, s’amarrèrent, déployèrent leurs tentes, dirent même la messe, sans qu’il bougeât, et qui ne commença à donner signe de vie qu’à la levée des ancres.
Et les Griffons, ces parfaits symboles de l’avarice, sans cesse occupés à tirer de la terre des amas d’or et de pierres précieuses, dont, au péril de leur vie, ils se constituaient les gardiens et les défenseurs, quoique cet or et ces joyaux ne leur fussent bons à rien. Et Sleipner, le cheval à huit jambes d’Odin; et le chien garm, etc., etc.
Passant à un autre ordre d’espèces zoologiques, j’aurais pu citer le Saumon, dont le méchant Loki revêtit la peau écailleuse pour échapper à la juste vengeance des dieux après la mort de Balder; et ce merveilleux Esturgeon du Rhin, dont nos légendaires français ont eux-mêmes fait leur profit. Arrêtons-nous un instant devant ce merveilleux poisson.
Pour sauver son honneur, une jeune châtelaine a résolu de détruire sa beauté, sacrifice le plus grand, le plus héroïque, le plus calamiteux qu’une femme puisse accomplir. Aussi, le moment d’agir venu, le courage lui manque-t-il. Mais si elle n’ose se faire laide, elle se fera infirme du moins. Elle pose son poignet sur le rebord de sa fenêtre donnant sur le Rhin, frappe d’un coup de hache sa main qui sursaute dans le fleuve, et l’intrépide innocente, de son moignon sanglant terrifie son infâme persécuteur. Ici apparaît l’esturgeon. Cet esturgeon providentiel a vu tomber la main; il l’a engloutie dans son estomac vorace, mais avec l’arrière-pensée de la restituer sept ans après, intacte, à sa vraie propriétaire, et de témoigner par là de sa vertu surhumaine. C’est ce qui eut lieu en effet, les sept ans d’épreuve écoulés, à Rome, par-devant le pape et les cardinaux assemblés. On ne comprend pas tout d’abord comment des eaux du Rhin l’esturgeon a pu passer dans celles du Tibre, mais en ces sortes d’histoires, il faut bien se garder de chercher à toujours comprendre.
La châtelaine et l’esturgeon ont fourni le sujet du fameux roman de la Manekine, et, plus tard, un drame-mystère pour le théâtre français du moyen âge.