Avant de mettre enfin un terme à ces récits, ne dirai-je pas un mot sur le Monde des Morts, qui, dans certaines nuits consacrées, fréquente les églises où se réunit dans des repas silencieux? sur le Monde des Spectres, dont Jung-Stilling a recueilli les annales et tracé la législation?

Les spectres peuvent imiter les mouvements de l’homme, marcher, courir et même sauter, mais ils restent impuissants contre tout objet matériel; ils ne changeront de place ni une table, ni une chaise, ni un fétu de paille. Tous leurs efforts réunis ne parviendraient pas à faire vaciller la flamme d’une bougie. Rassurons-nous donc sur le compte des spectres; ils ne peuvent ni bouleverser notre mobilier, ni serrer d’une manière inquiétante le nœud de notre cravate.

Puis-je me taire complétement sur le Monde des Ombres, plus terne, plus effacé encore que celui des spectres? Aussi n’en citerai-je que ce fait, conservé par une tradition hollandaise. Le maître sonneur de la ville d’Harlem, surpris au cabaret par sa femme, s’enfuit si vite devant elle que son ombre n’eut pas le temps de le suivre et resta empreinte sur la muraille, comme en ont témoigné alors, par attestation et signature, le bourgmestre, les échevins et les principaux notables de l’endroit.

Malgré ces témoignages respectables, peut-être pourrait-on mettre en doute l’authenticité de cet accident curieux, dont Hoffman, je crois, a tiré parti dans un de ses contes; mais avant Hoffman, avant le maître sonneur de la ville d’Harlem, le dieu Fô n’avait-il pas laissé son ombre dans je ne sais quelle ville de l’Indostan, en guise de carte de visite? Nous avons beau faire, rien de nouveau sous le soleil; et tous nos faits mythologiques ou anecdotiques les plus merveilleux ont traversé l’Inde avant d’arriver jusqu’à nous.

Je pourrais aussi vous raconter.... mais tout dire c’est dire trop. Marquons ici notre dernière halte. Adieu, lecteur, et que le ciel te conserve sain de corps et d’esprit.


ENVOI
A M. ANTOINE MINOREL
CHIMISTE, MATHÉMATICIEN ET PHILOSOPHE ERRATIQUE