Tout à coup, précédé d’une rumeur étrange, un homme sinistre descend des Alpes. Cet homme sinistre, à l’œil sombre, à la barbe inculte et divisée en deux pointes, c’était toi, Antoine; d’après cette rumeur étrange, l’aurore boréale ne devait plus être considérée désormais que comme un amas de particules de glace flottant dans les régions supérieures de l’atmosphère; cette doctrine, subversive de tout principe mythologique, tu l’avais ramassée à la suite d’un certain physicien de Genève appelé de Laville, je crois; tu la propages, tu l’exaltes, tu parles de calorique, d’électricité, de magnétisme terrestre; les badauds de la science t’écoutent la bouche grande ouverte; ils applaudissent à la découverte du Génevois, devenue la tienne, et, grâce à lui, grâce à toi, s’écroule le dernier rempart de la mythologie du nord! Voilà de vos prouesses à vous autres!
Ainsi dépossédée, où la mythologie se réfugiera-t-elle?... Où? Dans la mémoire et dans la conscience des peuples!
Tu hausses les épaules, Antoine; tu prends tes grands airs de philosophe sceptique et railleur, en roulant ton éternelle cigarette! Selon toi, toutes les mythologies du monde n’ont jamais été que les romans-feuilletons du passé, affaires de conteurs et de poëtes, pour amuser l’imagination des oisifs et servir de prétexte aux fêtes populaires. Personne, même parmi la plèbe des villes et des campagnes, ne les a jamais prises au sérieux; et nous autres, mythologues, nous ne sommes que des collectionneurs de vieux rêves évanouis, de neiges fondues, de brouillards dissipés et de fusées éteintes.
Ne l’as-tu pas dit, traître?
Eh bien, intéressé aujourd’hui à rendre aux études de ce genre toute leur importance relative, je prétends, non glorifier ces rêves, Dieu m’en garde, car combien de fois, les passant en revue, je me suis efforcé d’en rire pour ne pas en pleurer, mais je prétends témoigner contre toi de leur influence, de leur durée, mieux encore, te prouver qu’en niant leur puissante action sur le peuple, tu t’es mis en contradiction flagrante avec toi-même.
En naissant, tous autant que nous sommes, nous voyons les objets dans le sens opposé à celui qu’ils ont naturellement, c’est-à-dire à l’envers. Cette grande vérité physiologique, c’est toi qui me l’as enseignée, mon maître. A ce propos, tu m’as même cité Platon. Platon, que tu approuves, va plus loin. Dans les phénomènes physiques de l’univers, selon lui, tout se meut en complète harmonie; chez l’homme, au contraire, les phénomènes de l’ordre moral inclinent de leur propre mouvement vers le chaos, c’est à-dire vers la déraison.
Si Platon et toi vous êtes dans le vrai, alors, Antoine, quoi d’étonnant que les classes laborieuses, infimes, de la société, n’ayant guère le temps de s’occuper du redressement de leur intelligence contrefaite, laissées même, par un calcul égoïste de tant de gouvernements successifs, dans une ignorance, dans une obscurité pleines de visions et de fantômes, se soient, surtout dans les pays de la rêverie et du mysticisme, abandonnées à cette multitude de folies superstitieuses?
L’Allemagne a gardé bon souvenir de Thor et de son marteau; j’en ai déjà parlé dans cet ouvrage, plus sérieux qu’il ne paraît l’être, et que, pour ton instruction, je te conseille de lire et de relire. Fidèle à son souvenir, à la fin du seizième siècle, même en adoptant le calendrier grégorien, en dépit de toutes les réclamations du clergé catholique, elle exigea qu’un des jours de la semaine fût spécialement consacré au fils aîné d’Odin et de Frigg, et le jeudi s’y nomme encore Thorsdag. L’Angleterre a suivi cet exemple; Thursday signifiant de même le jour de Thor.
Dans certains pays du nord, l’Odins’dag figure aussi dans les almanachs.
Cela t’étonne, et tu t’imagines peut-être que la vieille Germanie seule résiste avec tant d’opiniâtreté dans ses entêtements mythologiques? Comme l’astronome de la fable, comme tous les savants, du reste, absorbé dans tes équations et tes supputations, tu as perdu la connaissance de ce qui se passe près de toi, autour de toi. Est-ce que chez nous, en France, comme chez nos voisins du midi, la dénomination des mois, celle des jours de la semaine, ne sont pas aujourd’hui, et pour longtemps encore sans doute, empruntées, sinon à la théogonie scandinave, du moins à celle des Grecs et des Romains, à Mars, à Vénus, à Mercure? De même que l’Allemagne est restée indienne et druidique, nous avons gardé cette empreinte romaine, si vigoureusement apposée par César sur la Gaule.