Hier encore, nos usages, nos arts, notre littérature, les expressions de notre langage, tout n’était-il pas païen aux trois quarts? En dehors du calendrier, sommes-nous complétement christianisés aujourd’hui?
Le paganisme romain a persisté parmi les peuples de race latine aussi bien que l’autre parmi les nations d’origine germanique ou scandinave. Pour le prouver, il me suffira d’évoquer ici un mythe, un seul, afin de circonscrire la dissertation dans d’étroites limites, tout en lui laissant cependant sa marche régulière et chronologique.
Eh bien, Antoine, choisis toi-même le sujet!... Voyons, cherche!... La barque à Caron te va-t-elle?... Oui?... Va pour la barque à Caron!
J’agis ici, je le sais, un peu à la manière des tireurs de cartes, qui ont toujours soin de vous en faire choisir une à leur convenance quand vous avez pensé la prendre au hasard. Peu importe! Nous n’y regardons pas de si près. La barque à Caron est justement la carte qu’il me fallait! Cela me suffit, et j’entre en matière.
Dès les premiers siècles du christianisme, au rapport de l’historien Procope, l’héritage du vieux Caron, l’emploi de passeur d’âmes, s’était partagé entre plusieurs marins caboteurs de nos provinces picardes ou neustriennes des bords de l’Océan.
Quand minuit sonnait, le patron à qui échéait le service durant cette nuit entendait frapper trois coups à sa porte. Il ouvrait et ne voyait personne; mais une voix faible, à peine articulée, une voix de l’air, lui demandait si sa barque était prête.
La barque vide flottait, déjà attachée au rivage.
Alors la voix mystérieuse faisait un appel auquel des êtres invisibles, les âmes des défunts sans aucun doute, ne répondaient qu’en prenant place dans l’esquif, toujours vide en apparence. A mesure que ces étranges passagers y affluaient, le bateau plongeait peu à peu sous leur poids. La barque suffisamment lestée, le patron montait à bord, hissait la voile, saisissait le gouvernail et mettait le cap sur une des îles de la Grande-Bretagne.
Ce paquebot fantastique arrivé à destination, la même voix faisait de nouveau l’appel; on entendait comme un léger frôlement sur un des bords de l’embarcation, qui s’élevait de plus en plus sur les flots, à mesure que ses passagers invisibles, non pas impondérables, prenaient possession du rivage.
C’était vers l’Irlande que se dirigeaient quotidiennement ces cargaisons d’âmes; elles prenaient ensuite le chemin de cette caverne célèbre, appelée plus tard le purgatoire de saint Patrice, et qui passait alors pour la porte principale de l’enfer.