Ainsi, la barque à Caron était encore de service quand lui-même, devant les premières ferveurs de la religion nouvelle, avait jugé prudent de s’effacer et de faire le mort. Patience! il va reparaître. Où cela? Partout. Sans vouloir le suivre dans toutes ses apparitions, disons que, dès la fin du treizième siècle, un grand poëte chrétien, le Dante, de sa pleine autorité, avait rétabli le vieux Caron comme nautonier de son Enfer. Après lui, dans cette même Italie, mieux encore, dans la ville catholique par excellence, et travaillant sous les yeux d’un pape, Michel-Ange, un savant, un artiste sublime, le représentait dans son tableau du Jugement dernier en même temps que Dieu, le Christ, la Vierge et les saints. Sans Caron, pas d’enfer possible! telle était encore l’opinion de Rome chrétienne au quinzième siècle.

Nous traverserions pas à pas tout le moyen âge, qu’à toutes les époques, sous tous les régimes, nous retrouverions le vieux nautonier, sa barque et son obole. Tout cela n’est-il pas devenu proverbial chez nous? La barque à Caron ne fournissait-elle pas encore naguère le couplet final obligé de toutes nos chansons à boire? Quant à son obole, nous y arrivons.

Dans son Histoire des sépultures nationales, Legrand d’Aussy rapporte que le clergé de France, ne pouvant détruire parmi les gens de la campagne l’usage du Naulus, c’est-à-dire de l’obole destinée à payer le passeur d’âmes, avait ordonné que: «au lieu de mettre une pièce de monnaie dans la bouche du mort, on y mettrait une hostie consacrée.»

Sauval, dans ses Antiquités de Paris, à la date de 1630, nous apprend qu’en fouillant de vieux cimetières, dans le clos des Carmélites, et à Notre-Dame des Champs, on trouva une quantité de défunts ayant encore leur obole entre les dents.

Ces graves autorités ne te suffisent-elles pas? Eh bien, sceptique, sache donc que dans mon fameux voyage à Châlon-sur-Saône, j’ai séjourné dans un village de la Bourgogne, où j’ai vu, de mes yeux vu, acquitter encore la contribution du Naulus!

Que si ton incrédulité s’opiniâtre à nier l’évidence résultant de toutes ces preuves accumulées, si tu ne crois ni à Sauval, ni à Legrand d’Aussy, ni à Michel-Ange, ni à Dante, ni à ton serviteur et ami, sais-tu, Antoine, à qui je te renverrai en dernier ressort? A toi-même, oui, à toi!

Te le rappelles-tu, un jour, dans l’église d’un chef-lieu de canton des environs de Paris, tous deux, assistant à un convoi, nous avons, non sans quelque surprise, vu l’officiant recevoir des mains du bedeau un pain et une bouteille de vin à l’intention du mort. Je n’étais pas mythologue alors et je laissai passer la chose sans trop m’en émouvoir; mais, cette fois, s’il ne s’agissait pas directement de Caron, nous nagions du moins dans des eaux analogues; c’était évidemment un écho de la vieille Rome, et même de la vieille celtique qui arrivait jusqu’à nous.

Eh bien, crois-tu maintenant que nous en ayons fini avec toutes ces neiges fondues et ces brouillards évanouis? Antoine, dans notre beau pays, pays des lumières et du progrès, où il faut du nouveau coûte que coûte, où l’on songe sérieusement à se débarrasser des errements de l’ère moderne, tu le vois, nous sommes loin encore d’être tout à fait délicotés de ceux de l’ère ancienne.

Combien de siècles, combien de générations de philosophes, de sages magistrats, d’opiniâtres confesseurs faut-il donc pour faire disparaître complétement de chez un peuple ses anciennes habitudes religieuses, alors même qu’elles ne sont plus que de la mythologie?

Sur les bords du Rhin, si le peuple se rappelle encore ses Elfes, ses petits Nains, ses Kobolds, nos paysans, quoique devenus rétifs devant leurs curés, quoique laissant à leurs femmes seules le soin de fréquenter les églises, ne croient pas moins aujourd’hui aux sorcières et aux jeteurs de sort.