Ce village rez terre où me voici parvenu est occupé par une colonie de Francs-Saliens, déjà échelonnés le long du Rhin. L’œil fixé sur la rive gauloise, ils se préoccupent pour le moment bien plus de l’invasion des Romains en Germanie que de leur propre invasion dans les Gaules.
Un vif sentiment d’intérêt vient tout à coup de naître en moi. Qui d’entre nous, Français du dix-neuvième siècle, peut dire que le sang de ses veines n’a pas circulé jadis dans celles de ces terribles hommes du Nord, Francs ou Gaulois? Nous sommes tous originaires de la rive gauche ou de la rive droite, même des deux rives, qui se sont rapprochées enfin, par la guerre d’abord, par la fraternité ensuite, comme certains écoliers tapageurs ne se sentent pris d’affection l’un pour l’autre qu’après de bonnes gourmades données ou reçues.
C’est donc d’une visite à nos grands ancêtres paternels (car les Francs nous ont laissé leur nom) qu’il s’agit aujourd’hui pour moi. On pourrait s’émouvoir à moins.
Les cahutes du village que je parcours (si tant est que ce soit un village), séparées entre elles par des pacages, par des cultures, débordent au loin dans la plaine, comme isolées les unes des autres. Là viendront peut-être un jour s’asseoir ou Cologne ou Mayence, sans occuper plus d’espace, même avec leurs faubourgs.
Des vergers, enclos d’ajoncs et tout peuplés de pommiers en fleurs; des bois de sapins, sombres et noirs; des mares, dont les eaux verdâtres sont contenues à grand’peine par un léger épaulement de terre, bordent la route, obstruée çà et là par une roche vive qui court à fleur de sol, ou par des arbres abattus et à peine ébranchés. Dans les pâtis, on entend le reniflement des buffles, encore essoufflés de leur travail de la charrue; le hennissement des chevaux se répète d’un bout à l’autre du pays et va en décroissant à mesure que le soleil se rapproche de l’horizon; de maigres génisses, aux longues cornes en spirale, passent de temps à autre leur tête au-dessus de la clôture des vergers pour tondre d’un dernier coup de dent les pousses tendres des ajoncs, et de petits bœufs de race inférieure, regagnant leur gîte en même temps que les moutons, se contentent comme eux de brouter l’herbe du chemin, tandis que des bandes de porcs se roulent dans les fanges des bas côtés.
Le paysage tient à la fois de la Bretagne et de la Normandie; mais à ce paysage les chaumières manquent. Pour rencontrer une habitation humaine il faut s’exhausser au-dessus des enclos de haies et abaisser ses yeux vers la terre.
A l’entre-croisement d’une route, les claquements d’un fouet se font entendre: porcs, moutons et petits bœufs sont chassés pour livrer passage à une sorte de procession d’hommes et de femmes, tous graves, silencieux, recueillis, presque consternés.