Odin sourit: l’artiste était content de son œuvre.
Mais les animaux, livrés à leurs instincts naturels, exclusivement préoccupés de satisfaire à leurs besoins grossiers, étaient-ils dignes d’occuper seuls un pareil séjour?
L’idée lui vint d’inventer un être qui, sans participer à l’essence divine, s’élèverait cependant au-dessus des autres créatures. Cette fois, à l’œuvre de l’artiste divin, il fallait un spectateur intelligent, capable de l’apprécier, capable aussi de la faire valoir, d’en tirer parti.
Il y réfléchissait en longeant les rivages de la mer, lorsqu’un morceau de bois, le fragment d’une maîtresse branche brisée par le vent, jeté aux flots par la forêt, triste épave roulée de vague en vague, livrée à tous les caprices du flux et du reflux, vint frapper son regard. Il attira à lui cette épave flottante, cette bûche misérable, la fendit en deux, et en fit l’homme et la femme.
«Entendez-vous? comprenez-vous?» nous dit à ce sujet l’Edda.
Or, que veut-on nous faire comprendre ici? Que l’homme, en butte aux caprices des éléments, n’est que le vain jouet de la destinée? Très-bien, nous admettons l’explication. Mais le livre sacré des Scandinaves prétendrait-il nous faire entendre que l’origine de l’humanité remonte à deux bûches? Franchement il y aurait là un jeu de mots pitoyable, que nous repoussons comme indigne de la gravité habituelle de l’Edda, et de la majesté mystique des vieilles cosmogonies.
D’ailleurs, ne l’oublions pas, chez tous les peuples du Nord les arbres avaient été divinisés; si la Germanie honorait le chêne, le frêne était en aussi grand honneur parmi les hyperboréens; reste à savoir si notre premier père était frêne, chêne ou bouleau.
Ceci nous amène naturellement à parler du frêne Ygdrasil, et de sa singulière population de dieux, d’oiseaux et de quadrupèdes.
C’est sous cet arbre miraculeux, dont les branches s’étendent sur la surface de la terre, dont le sommet supporte la Valhalla, et atteint jusqu’aux autres cieux supérieurs, dont les racines plongent jusqu’au fond des enfers, qu’Odin et ses Ases se tiennent, lorsqu’il s’agit du gouvernement du monde, ou d’une décision importante à prendre.