Mais il me reste à leur adresser une autre question, bien plus importante pour moi. Quelles étaient les croyances religieuses de ces premiers habitants de l’Europe?...

M. Simon Pelloutier, pasteur de l’Église réformée de Berlin, d’origine française, et l’un des hommes qui ont le plus et le mieux étudié les religions primitives des Celtes, nous l’apprend. Ces peuples, avant l’arrivée des druides, adoraient, ou, plutôt, honoraient les astres, le soleil, la lune, les étoiles, sorte de sabéisme qui, cependant, n’excluait pas l’existence d’un dieu, créateur, mais non régulateur de toutes choses.

Ce dieu, bien imparfait, selon moi, engourdi, somnolent, inexplicable, sans forme définie, n’ayant ni des yeux pour voir, ni des oreilles pour entendre, était incapable de sentiments, de pitié ou de colère; les vœux et les prières des hommes ne pouvaient arriver jusqu’à lui. Invisible, intangible, incompréhensible, flottant dans l’espace, qu’il remplissait, qu’il animait sans y songer, tout-puissant quoiqu’inactif, faisant par son approche seule naître les îles et les continents, flamboyer les soleils et les étoiles, ce divin fainéant avait créé le monde sans daigner se donner la peine de le gouverner.

Le gouvernement des astres, à qui l’avait-il confié? M. Pelloutier lui-même ne l’a jamais bien su. Quant à celui de la terre, il en avait commis le soin à une foule innombrable de petites divinités subalternes, dieux et sous-dieux de très-petite espèce, sans formes comme lui, invisibles comme lui; mais plus que lui, actifs, remuants, doués de toute l’énergie qu’il n’avait pas voulu garder pour lui-même; et ils suppléaient par le nombre, par la force collective, à leur faiblesse individuelle, bien présumable, vu l’incroyable exiguïté de leur taille, qui permettait à un millier d’entre eux de s’abriter commodément sous la feuille d’un noisetier.

Aussi, aux différents départements qui leur étaient assignés présidaient-ils non par centaines, mais par myriades, par millions de myriades, faisant, sous leur impulsion, sous leur élan, bruire l’air dans toute son étendue, dirigeant le cours des ruisseaux et des fleuves, surveillant les terres et les forêts, pénétrant dans les profondeurs du sol à travers la moindre fissure, s’y frayant une sortie par le cratère des volcans, qui, dans ce temps, formaient une ceinture du Rhin au Taunus, y brillant un instant sous forme de pluie d’étincelles, ou se rabattant vers la plaine en colonnes de fumée noirâtre.

La physique d’alors avait établi ce principe incontestable: le mouvement ici-bas ne peut se produire que de deux façons, ou par la volonté des êtres animés, ou par le choc de ces petits dieux microscopiques.

Si les flots se gonflaient ou jaillissaient en cataractes, si le feuillage des bois s’agitait sous le vent, si la fleur se courbait sur sa tige, c’étaient ces dieux infimes, invisibles, toujours agissants, qui les forçaient à se mouvoir, qui provoquaient les éclaboussures de la cataracte, les tourbillons du vent à travers les arbres; eux, qui passaient sur la fleur, et la contraignaient de plier la tête; eux qui, rasant le sol avec rapidité, soulevaient la poussière du chemin; eux, qui déroulaient les cheveux de la jeune fille se rendant à la fontaine; qui faisaient vaciller sur son épaule la cruche de terre durcie au soleil; eux, qui crépitaient dans la flamme du foyer; eux encore qui mugissaient avec la tempête ou dans les éruptions de la montagne de feu.

En songeant à ce que devait être tout ce petit monde de dieux-moucherons, fendant l’air par essaims, allant, venant, luttant, virant de droite et de gauche, bourdonnant, tourbillonnant partout sur votre tête comme sous vos pieds (je demande pardon à leurs divinités de les comparer à d’humbles insectes, nés de la fange, et soumis comme nous aux infirmités et à la mort), mais ne songe-t-on pas involontairement à ces beaux vers de Lamartine, dans Jocelyn:

Chaque fois que nos yeux, pénétrant dans ces ombres,
De la nuit des rameaux éclairaient les dais sombres,
Nous trouvions sous ces lits de feuille où dort l’été,
Des mystères d’amour et de fécondité.
Chaque fois que nos pieds tombaient dans la verdure
Les herbes nous montaient jusques à la ceinture,
Des flots d’air embaumé se répandaient sur nous,
Des nuages ailés partaient de nos genoux;
Insectes, papillons, essaims nageants de mouches,
Qui d’un éther vivant semblaient former les couches,
Ils montaient en colonne, en tourbillon flottant,
Comblaient l’air, nous cachaient l’un à l’autre un instant,
Comme dans les chemins la vague de poussière
Se lève sous les pas et retombe en arrière.
Ils roulaient; et sur l’eau, sur les prés, sur le foin,
Ces poussières de vie allaient tomber plus loin;
Et chacune semblait, d’existence ravie,
Épuiser le bonheur dans sa goutte de vie,
Et l’air qu’ils animaient de leurs frémissements
N’était que mélodie et que bourdonnements.

Tels étaient donc les dieux reconnus par les premiers et naïfs riverains du fleuve; ces dieux bien dignes d’une société naissante.... Cependant, le dirai-je? Et pourquoi ne le dirais-je pas puisque M. Simon Pelloutier, de Berlin, mon guide jusqu’ici, a négligé de nous en instruire? Au fond de cette mythologie soi-disant primitive, puérile, en apparence seulement, il me semble voir se tordre un monstre hideux, tout à la fois menaçant et ricanant. Ce dieu Chaos, insoucieux et nonchalant, doué de fécondité, mais sans l’amour de son œuvre, n’est-ce pas la matière s’organisant d’elle-même? Cette poussière de dieux de bas étage, je les ai nommés microscopiques; j’aurais pu les désigner mieux sous le titre de moléculaires, de corpusculaires; ce sont des atomes, des monades. Il y a évidemment ici moins une croyance religieuse à l’état de germe, qu’un symbole de philosophie matérialiste, fruit d’une civilisation antérieure, civilisation dégradée et décrépite.