Ces trois Nornes, on s’en souvient, les Romains avaient feint d’abord de les prendre pour les trois Parques, sans doute parce qu’elles étaient trois et qu’elles étaient femmes; je n’en vois guère d’autres raisons. Urda, Vérandi et Skulda étaient aussi gracieuses, aussi belles, qu’étaient repoussantes de laideur Alecto, Lachésis et Atropos. D’ailleurs, leur emploi différait complétement. Les Nornes connaissaient de la destinée humaine, mais ne pouvaient rien sur la durée de la vie des hommes. Ainsi les apprécie justement l’Anglais Hollinshed dans sa chronique. Warburton ne veut voir en elles que des walkyries; mais, chose plus grave, le croira-t-on? ce sont ces trois belles vierges prophétesses que Shakespeare a choisies pour en faire les trois ignobles sorcières (the weird sisters), les trois affreuses vieilles, sales et édentées, qui criaient à Macbeth: «Macbeth, tu seras roi!»

Le bon Shakespeare avait pris au sérieux l’anathème de l’Église contre les anciennes divinités de son pays.

Odin eut meilleure opinion des trois sœurs; il s’entretint longtemps avec elles; à plusieurs reprises, il revint les visiter. Près d’elles et par elles il acquit l’expérience.

Mais l’expérience, ajoutée même aux dons précieux de la poésie, de l’éloquence et de la logique, ne suffit pas encore à donner la sagesse.


Jaloux de posséder ce plus précieux des biens, dût-il l’échanger contre ses trésors de poésie et d’éloquence, contre son armure enchantée qui le garantissait de tout mal, contre son cheval Sleipner qui avait huit jambes et traversait l’espace avec la rapidité de la foudre, fût-ce même contre son aigle, son vautour, son écureuil et ses deux corbeaux, il alla, par le conseil des Nornes, trouver Mimer, le sage par excellence, le successeur du vieux Kvasir; il suivit assidûment ses leçons, comme disciple soumis et attentif, et quand le disciple fut devenu maître, quand il sentit que la sagesse lui était venue, il paya généreusement le philosophe d’un de ses yeux, voulant témoigner par là du prix qu’il attachait au service que Mimer venait de lui rendre.

Et voilà pourquoi Odin était borgne. Certes, le fait lui est trop honorable pour qu’il soit permis de le dissimuler sous de vains prétextes astronomiques.

Maintenant, quel usage fit-il de sa sagesse?