Les goûts naturels de Thrœll le portaient aux rudes travaux des mines et du défrichement; il aimait la société des animaux domestiques, et couchait volontiers avec eux dans l’étable. Ses fils furent porchers, bouviers, mineurs ou bûcherons.
Heimdall s’était remis en route. Il s’arrêta chez LA GRAND’MÈRE, dans une petite maisonnette bien simple, mais où du nécessaire rien ne manquait. Il y passa trois jours et trois nuits.
La Grand’Mère donna naissance à un fils qu’on nomma Karl (le libre).
Karl se plaisait à accoupler les bœufs, à travailler le bois et le fer, à construire des barques et des maisons, à trafiquer. De lui sont descendus les laboureurs, les artisans, les marchands et les constructeurs.
Se dirigeant vers le Midi, Heimdall, qui n’avait qu’à montrer ses dents d’or pour être le bienvenu auprès de toutes les femmes, se présenta devant une belle habitation entourée de jardins magnifiques, et qui se mirait dans les eaux d’un lac bleu. La maîtresse du logis, LA MÈRE, parée de riches ajustements, le reçut avec les plus grands honneurs, mit une nappe brodée sur une table de frêne poli, et, dans des plats d’argent, lui servit toutes les variétés de poissons et de gibier que produisaient le lac et les bois environnants. La Mère mit tout en œuvre pour retenir longtemps le dieu près d’elle; comme chez l’Aïeule, comme chez la Bisaïeule, il n’y resta que trois jours et trois nuits.
Un fils vint la consoler du départ de son hôte illustre; ce fils, en venant au monde avait déjà les joues vermeilles, les cheveux longs, le regard impérieux. Encore enfant, il se plaisait à brandir la lance, à tendre l’arc; à quinze ans, il traversait le lac bleu à la nage, ou, sur un cheval indompté, s’enfonçait dans les bois avec la rapidité d’une flèche. On le nommait Jarl (le noble).
Quelques années après, Heimdall visita de nouveau le pays; enchanté des prouesses de Jarl, il le reconnut pour son fils et lui apprit le langage des oiseaux, que les dieux seuls comprennent et parlent couramment; il lui enseigna de même la science des runes; des runes de la victoire, que l’on grave sur la lame ou sur le pommeau de son épée; des runes de l’amour, tracées sur la corne à boire ou sur l’ongle du pouce; des runes de la mer, dont on décore la poupe et le gouvernail du navire; toutes précautions indispensables pour se mettre à l’abri du mauvais sort.
Outre ces dons du savoir, il lui assura un domaine héréditaire, inaliénable. Ce fut le premier des majorats créés en Europe.
Jarl, dit l’Edda (chant de Rig), eut la force de huit chevaux. Nous ne dirions pas mieux aujourd’hui dans ce beau langage anglo-saxon des chemins de fer, et qui remonte aux Scandinaves, à ce qu’il paraît.
De Jarl sont descendus tous les grands chefs, les barons, les princes, les rois et les druides, dépositaires de la puissance de leur divin aïeul aux dents d’or; seuls ils sont ses fils légitimes et reconnus; ceux de la Bisaïeule et de la Grand’Mère ne sont que ses bâtards. Cependant, qu’ils se tiennent par la main droite ou par la main gauche, tous ne forment qu’une chaîne, une même famille, tous procèdent d’un même dieu! C’était réserver au plus humble ses droits pour l’avenir.