Ce paradis, spécialement destiné à l’homme libre, s’ouvrait néanmoins devant le serf tombé aux côtés de son maître, même devant l’esclave qui, pour continuer son service près de lui, s’était volontairement jeté dans les flammes de son bûcher.

Les joies de la Valhalla étaient-elles assez attrayantes pour devoir pousser à ces immolations volontaires? Examinons.

Le premier de tous les plaisirs y était la lutte, le combat, d’accord! mais de la lutte et du combat n’abusait-on pas un peu? On s’y battait durant des heures entières, les uns contre les autres, à cœur joie, avec acharnement, se transperçant, se tailladant, se détranchant en morceaux. Il est vrai de dire que l’heure du dîner venue, le sang cessait de couler, les blessures refermaient leurs lèvres béantes, les membres abattus par le fer retournaient à leur place, les têtes fendues, les entrailles mises à jour se recousaient, se recollaient d’elles-mêmes, sans apparence de cicatrices, et, bras dessus, bras dessous, on allait se mettre à table, se promettant bien d’égayer le dessert par quelques joyeux exercices du même genre.

A cette table des dieux et des héros, si la nourriture était saine (ce qu’on peut mettre en doute), elle y était peu variée.

La charcuterie alors, sur la terre comme au ciel, jouait un grand rôle dans l’alimentation publique. Parmi les peuples du Nord, et jusqu’aux bords de la Baltique (c’est Tacite qui l’affirme), les chefs et les matrones suspendaient volontiers à leur cou une petite figure de porc, emblème d’abondance et de fécondité. Le porc était, chez le riche comme chez le pauvre, la providence des garde-manger. Cependant, jugé indigne de figurer sur la table d’Odin, il y était remplacé par le sanglier; les dieux se nourrissaient de porc sauvage, les hommes de porc domestique; là était toute la différence.


Il m’arrive assez souvent de manger du porc; j’ai eu parfois l’occasion de goûter au sanglier, et sous toutes ses formes; je le déclare, la main sur l’estomac, selon moi, les dieux et les héros n’étaient pas les mieux partagés. Peut-être aussi, les sangliers d’ici-bas ne sont-ils point à comparer aux sangliers de là-haut.

Quoi qu’il en soit, sur la lisière d’une des merveilleuses forêts de la Valhalla, chaque matin, apparaissait un sanglier énorme, gigantesque, un mammouth de la race porcine; les héros lui donnaient la chasse, quelquefois en compagnie de Thor, de Vali, l’adroit tireur à l’arc, de Tyr, le dieu manchot, qui n’en brandissait pas moins l’épée avec force et justesse. Le monstre abattu, dépecé, rôti, tous ensemble en dînaient.