Le lendemain, aux abords de la forêt merveilleuse, apparaissait encore un sanglier, tout aussi gras, tout aussi énorme, en tout semblable à celui de la veille (peut-être le même, qui sait? c’est l’opinion de quelques savants des mieux renseignés); nouvelle chasse, nouveau repas au sanglier.... En vérité, c’était à en dégoûter les gens pour le reste de leurs jours, et ceux-là étaient immortels; jugez!

Pourra-t-on le croire? le paradis scandinave n’était pas le seul où la charcuterie reçût ainsi sa glorification. Dans un paradis voisin, celui de la Finlande, M. Leouzon-le-Duc nous l’apprend, les fleuves coulaient en flots de bière et d’hydromel, les montagnes étaient de lard, les collines de petit salé.

Pour faire passer si solide nourriture, les dieux scandinaves avaient, tout aussi bien que ceux de la Finlande, la bière et l’hydromel; de plus qu’eux ils avaient le vin, qu’ils buvaient dans des coupes d’or. Le vin!... Dans ce seul mot, les hommes sérieux de l’histoire ont entrevu une grande révélation.

Comment, dans ces pays hyperboréens, où la vigne n’existait pas, ne pouvait pas exister, était-il venu à l’idée d’Odin de la faire fructifier dans son paradis? Il la connaissait donc?... où l’avait-il connue?... Mais ne voulant pas interrompre mon récit, je me réserve de traiter cette grande et intéressante question, avec bien d’autres, dans le chapitre suivant, chapitre à part, où je pourrai, sérieusement et scientifiquement, les développer à mon aise.

Avec le vin, avec la bière, avec l’hydromel, les bienheureux de la Valhalla possédaient encore une précieuse liqueur à laquelle, je crois pouvoir l’affirmer à coup sûr, nul habitant de la terre n’a jamais goûté. Cette ambroisie, d’une espèce particulière, les dieux et les héros l’extrayaient eux-mêmes, à de certains jours fériés, de la blanche substance de la lune. Oui, de la lune. La buvaient-ils à plein verre, la humaient-ils avec un chalumeau? je l’ignore; mais à cette saignée périodique les peuples attribuaient les phases diverses et la diminution progressive de cet astre. Lorsqu’ils le voyaient réduit à sa plus simple expression de croissant, l’épouvante se lisait sur tous les visages et resserrait toutes les poitrines; s’oubliant au milieu d’une orgie céleste, les gens d’en haut allaient-ils donc boire la lune jusqu’à sa dernière goutte!

La lune pour eux, ainsi que pour les Germains, n’était qu’une outre transparente, remplie d’un lait miellé et phosphorescent.

Résumons. Chasser au sanglier, déjeuner avec du sanglier, dîner de même, recommencer le lendemain, boire de la bière, du vin, et, de temps en temps, de cette espèce de lait de poule fourni par la lune, se battre matin et soir, mourir pour renaître, renaître pour se battre encore, telles étaient les distractions de ces lieux de délices. Sur ma foi, il fallait être bien Scandinave pour s’en contenter.