Si le paradis d’Odin nous semble peu attrayant, en compensation, son enfer nous paraîtra peu terrible, surtout si on le compare aux enfers créés par les poëtes, à l’enfer du Dante, à l’enfer de Milton, même à l’enfer des petites Danaïdes de Désaugiers.
Situé au dernier des mondes inférieurs, et tenu en partie double, l’enfer des Scandinaves se compose du Nastrond et du Nifleim. Ce dernier est une sorte de vestibule sombre où errent à travers les ténèbres les séolas dolentes de ceux qui n’ont été ni bons ni méchants, ni héros ni scélérats, et qui ne sont pas morts par le fer. Mourir dans son lit ou sur son escabeau, était un tort aux yeux d’Odin, un tort grave, non un crime cependant, puisqu’il ne le punissait que par une détention temporaire dans ces souterrains humides, où l’obscurité, le silence et l’ennui paraissaient coopérer seuls à leur châtiment. Les habitants du Nifleim n’avaient guère d’autres distractions que leurs bâillements réciproques et, de temps en temps, un jet de lumière blafarde qui arrivait jusqu’à eux quand les petits alfes noirs entraient ou sortaient, occupés au transport de leurs cargaisons d’âmes.
C’est dans le Nastrond, le véritable enfer, qu’étaient jetés les grands criminels. Particularité remarquable! on n’y voyait pas, comme dans les autres, des brasiers, des grils ardents, des fournaises, des tourbillons de flammes; c’était un enfer de glace; il y gelait à pierre fendre, et les damnés y claquaient des dents. Dans l’œuvre du Dante j’ai entrevu quelque chose de semblable; mais du Florentin et du Scandinave c’est évidemment le premier qui a été le plagiaire du second.
N’était-il pas naturel que dans ces contrées hivernales de la Scandinavie, où le froid est le fléau le plus redouté, un froid intense, continu, éternel fût l’épouvante et la punition du crime? L’idée d’un enfer chaud, plutôt que de le retenir sur la pente fatale, eût peut-être été capable d’encourager à mal faire quelque scélérat frileux.
Les malheureux qui grelottaient dans le Nastrond, l’onglée aux doigts et des larmes gelées dans les yeux, sentaient redoubler leurs tortures engourdissantes quand s’arrêtait sur eux le regard sans rayons de la déesse pâle, la reine du lieu, Héla, c’est-à-dire la Mort.
Oui, c’est Héla qui règne sur cette affreuse banquise; son palais se nomme la Misère; sa porte, le Précipice; sa salle de réception, la Douleur; son lit, la Maladie; sa table, la Famine; son trône, la Malédiction.
Le corps de cette reine sinistre est bariolé mi-partie de blanc, mi-partie de bleu, et son haleine a cette odeur cadavérique si plaisante aux Valkyries.