N’importe! je vois là plus de grands mots que de grandes tortures; l’excès du froid paralyse la douleur elle-même, et nous sommes loin de ces enfers classiques où les bains de lave, les roches roulantes, les roues enflammées, les chevalets de fer rougi, la poix bouillante, les flèches de feu et le fouet de serpents des Euménides composaient un matériel infernal digne de tenter l’imagination des plus grands poëtes.

Dans le Nastrond, pas de démons, pas d’Euménides: il y a bien Bigvor et Lisvor, des furies, si vous voulez; elles gardent la porte du lieu, avec Garm, le chien redoutable, mais à tous trois, l’entrée en est interdite.

A défaut d’autres monstres, y figurent cependant quelques-uns de ceux épargnés par Odin lors de sa première campagne contre les géants fils d’Ymer, et le loup Fenris, traîtreusement pris au piége par les Ases: il y a même encore deux autres loups, convaincus d’avoir attenté à l’existence du soleil, mais tous, solidement enchaînés, figurent là plutôt au nombre des tourmentés que des tourmenteurs.

Un jour, leurs liens de fer tomberont; un jour, il fera froid dans le ciel; il y aura dégel en enfer; et alors.... alors, malheur aux dieux!

Écoutez!... le moment approche où tous les mystères vont s’éclaircir.... Voici venir l’heure où vous allez entendre, où vous allez comprendre! mais avant de donner ce dernier mot, ce mot final et fatal, il nous faut signaler un événement qui alors se passa en pleine assemblée des dieux, et remplit le ciel et la terre d’étonnement, de pitié et d’épouvante.

Reconnaissons-le, jusqu’à ce moment nous n’avons eu affaire qu’à des personnages divins d’apparence assez débonnaire; Odin, en dépit de ses druides, trop exigeants sur l’article des sacrifices, nous a paru rempli de bonnes intentions; le dieu Thor, malgré ses manières un peu soldatesques, a rendu de grands services aux hommes, et le même marteau qui les protége contre les géants a su, sans le secours de la géométrie, marquer les limites des propriétés respectives; le dieu aux dents d’or, Heimdall, dans l’intérêt de l’humanité, a, certes, fait preuve de dévouement et d’une grande résignation auprès de l’Aïeule et de la Bisaïeule; ainsi des autres. Mais nous avions nos raisons pour ne pas épuiser complétement la liste des Ases. Il en est un que nous tenions en réserve, que nous ne voulions faire apparaître qu’à son heure, c’est Loki, Loki, le dieu du mal et le génie de la destruction.

Surpassant Odin lui-même dans les arts magiques, beau de taille et de visage, le sourire à la bouche (mais les lèvres minces, ajoute l’Edda), avec le caractère le plus jovial en apparence, et sous la forme la plus agréable, Loki est un composé des vices les plus hideux, la haine, la cruauté, l’envie, l’hypocrisie, la perversité. C’est notre Satan avant sa chute. S’il avait été roi des enfers, le Nifleim et le Nastrond auraient été remplis de plus de tortures et d’épouvantements que tous les enfers connus.

Voilà cependant celui sur lequel comptaient les dieux pour les égayer dans la Valhalla, et qu’ils avaient surnommé leur bouffon!

Un jour, une ancienne prophétesse se réveille, se redresse dans son tombeau en poussant un cri terrible: «Balder, le beau Balder va mourir!» Elle dit, retombe sur sa couche funèbre, et remeurt à tout jamais.