Cependant, ce cri a retenti jusqu’au sommet du frêne Ygdrasil. Troublés, éperdus, les Ases se rassemblent, se regardent, terrifiés, non sans raison, car de la destinée de Balder dépend celle des autres dieux; puis, Balder, le dieu rayonnant, c’est la gloire du ciel, c’est l’amour de la terre; peut-il mourir ce Balder, le plus charmant, le plus pur, comme il est le plus beau des fils d’Odin? si beau que Héla elle-même ne pourrait s’empêcher de sourire en le regardant; si pur que le mensonge est impossible en sa présence, et qu’un vase renfermant une liqueur falsifiée se briserait à son approche; si charmant que tous les dieux l’aiment comme leur fils préféré, et que les hommes l’ont surnommé l’Espérance! Non, non! Balder ne mourra pas!... ainsi parlent les Ases.
Sa mère désolée, l’épouse d’Odin, Frigg, entrecoupant chaque mot par un soupir, par une angoisse douloureuse, explique ses appréhensions. A ceux qui traitent de vaine terreur l’émotion subite qui s’est emparée de tous au cri de la prophétesse, elle déclare que depuis plusieurs nuits déjà des songes répétés, persistants, lui annoncent la mort de son fils bien-aimé; elle n’y voulait pas croire; elle y croit!
La divine sibylle Vola, dont les prédictions n’ont jamais failli; Skulda, la norne de l’avenir, sont appelées; elles se consultent:
«Balder est en danger, Balder va mourir si toutes les substances terrestres, capables de donner la mort, ne sont pas désarmées à l’avance.»
Frigg descend sur la terre; elle s’adresse aux volcans, aux trombes d’air, à la glace, à la grêle; ils lui jurent d’épargner son fils. Parmi les puissances aquatiques, depuis la mer jusqu’aux plus faibles ruisseaux; parmi les pierres, depuis les rochers jusqu’aux cailloux; parmi les métaux, depuis l’or jusqu’au fer, tous lui prêtent le même serment. Il en est ainsi des plantes, depuis le chêne jusqu’au moindre buisson, jusqu’au brin d’herbe.
Triomphante, elle remonte au ciel annoncer la grande nouvelle. C’est une joie générale. On célèbre la réussite de son voyage par un banquet de famille, durant lequel Loki parvient à dérider jusqu’à Odin lui-même par ses joyeux propos. Jamais il n’avait été plus en verve, jamais il n’avait semblé prendre part avec plus d’abandon à un événement heureux.