Loki n’eut garde de se présenter.

Les exercices étaient terminés, on le croyait, lorsqu’on vit s’avancer à tâtons, vers le dieu rayonnant, son propre frère Hoder, le dieu aveugle. Hoder agitait dans sa main une légère touffe de feuillage, un brin d’herbe, ou du moins ce qui paraissait tel après les terribles engins mis en avant.

Un immense éclat de rire, un rire à l’instar de celui des dieux d’Homère, salua sa tentative; Loki, se tenant les côtés, riait plus fort que tous les autres; Hoder lui-même prenait part à la gaieté générale; mais il s’avançait toujours, toujours, agitant son fétu de verdure; puis, quelque peu chancelant, et renseigné sur la direction à donner au jet par un Ase placé derrière lui, de toute sa force, qui était prodigieuse, il lança son frêle rameau contre Balder.

Atteint en pleine poitrine, Balder s’affaissa sur lui-même. Cette blanche lumière qui rayonnait autour de lui s’éteignit tout à coup; il ferma les yeux, laissa tomber son beau front découronné sur son épaule.... Balder était mort.

Le trait dont il venait d’être frappé était une branche de gui. Frigg avait adressé sa supplique au chêne, mais elle n’avait point songé au gui qui croissait sur le chêne; le gui n’avait pas prêté serment à Frigg. Devons-nous chercher là un symbole? Est-ce à dire que le gui druidique va bientôt triompher des dieux de la Scandinavie? Le symbole, dans ce cas, porterait complétement à faux, car à l’époque où nous voici arrivés, du sage druidisme de la première époque il n’est plus question; celui de la seconde s’affaiblit de jour en jour, et le scandinavisme gagne, s’étend et doit s’étendre encore, même bien par delà le Rhin.

Mais gardons-nous d’interrompre ce récit, aussi poétique, aussi touchant que les fables les plus vantées de la Grèce.

Au milieu des cris de désespoir qui l’environnent comme un cercle de malédictions, Hoder l’aveugle, Hoder, dont le nom ne devait plus être prononcé (rappelez-vous-le!), s’inquiète, s’informe.... et tout à coup joignant ses cris de détresse à ceux des Ases, se précipitant éploré sur le corps de son frère, il dénonce Loki comme l’auteur de la catastrophe. Loki lui a reproché que seul il ne prenait point part aux divertissements en l’honneur de Balder; c’est lui qui l’a armé de la plante fatale, c’est lui qui a dirigé son bras. Loki était jaloux des perfections de Balder: sa haine pour lui était égale à l’amour que les autres dieux portaient à Balder.

On cherche Loki. Il a disparu. Sans doute, se dérobant à la vengeance de tous, il a été, dans les montagnes, rejoindre les géants, ses alliés naturels, ou, au plus profond des mers, le serpent Jormoungandour. Et pendant ces lamentations, ces interpellations, ces investigations, l’âme de Balder a été emportée par les alfes noirs au Nifleim, ce sombre vestibule de l’enfer.

En dépit de la mort, Odin espérait que son fils lui serait rendu. Sur son ordre, Hermode, le messager des dieux, monté sur le cheval Sleipner, se rendit auprès de Héla; mais, par promesses ni par menaces, il ne put rien obtenir. Le destin avait prononcé, et le destin est au-dessus des dieux comme les dieux sont au-dessus des hommes.

Alors Frigg alla trouver la déesse pâle; Frigg pleura, et devant les larmes de cette mère, l’impitoyable Héla sentit son cœur s’amollir.