Quelques commentateurs des runes Scandinaves ont pensé que l’habitante de la forêt aux arbres de fer n’était autre que Loki, métamorphosé en vieille femme. L’idée n’est pas admissible. Les Ases se trouvant en dehors de l’arrêt de Héla, le refus de Loki n’eût pas annulé ce vote unanime de toute la nature attendrie, apitoyée, où des pleurs seuls tombaient dans l’urne du scrutin. Supposons-le plutôt, par ses conseils, par ses enchantements, Loki avait coopéré à la résistance de Thorck; par lui, le cœur de la vieille était devenu de fer tout aussi bien que les arbres qui l’environnaient. Ainsi, deux fois Loki avait causé la mort de Balder!
C’est à partir de ce moment qu’un bruit étrange, incroyable, se répandit confusément parmi les hommes; les druides le répétaient tout bas à leurs initiés, des voix de l’air l’avaient même, assure-t-on, fait entendre au milieu des nuits; ce bruit, ce secret effrayant, cette révélation inattendue, c’est que les dieux devaient mourir un jour. Thor, après avoir vu la foudre s’éteindre entre ses mains, devait mourir; Odin lui-même devait mourir: ainsi des autres. Les destinées de chacun d’eux se trouvaient irrévocablement dépendre des destinées de ce monde fragile qu’ils gouvernaient, et ce monde devait mourir; il devait mourir puisque Balder était mort.
Quoi! l’univers, retournant tout entier au chaos, s’écroulera-t-il sans qu’une volonté toute-puissante essaye de le retenir sur la pente de l’abîme?... Cette volonté, où pourrait-elle être puisque les dieux ne seront plus?
Écoutez! écoutez ces versets de l’Edda!
«Quel est le plus ancien de tous les dieux?
—Alfader, c’est-à-dire le père universel. Il a toujours vécu et vivra toujours; il gouverne tout, les grandes choses comme les petites; il a fait le ciel, la terre et les dieux. Si Odin a créé les hommes, c’est Alfader qui leur a donné une âme immortelle.»
Ici, nous rentrons dans la pure essence du dieu unique, toujours le même, qu’il se nomme Teut, Ésus ou Jéhovah; les autres dieux ne sont que ses émanations, ses symboles vivants, destinés à durer tout au plus quelques misérables milliers de siècles, voilà tout.
Entendez-vous? Comprenez-vous, maintenant?
Comprenez-vous pourquoi le grand frêne Ygdrasil est rongé à sa racine par un dragon? Pourquoi quatre cerfs affamés dévorent son feuillage?... Vous comprenez?... bien!
Mais à quel signe reconnaîtra-t-on la fin plus ou moins prochaine des dieux? ce que l’Edda nomme leur CRÉPUSCULE?