Moi, je restai interdit devant ce manque de savoir-vivre, qui me parut combler la mesure.

«Batelier, cria Antoine d’une voix de trombone et en se levant de toute sa hauteur, débarrassez-nous de ce sauvage et déposez-le dans la première île déserte venue, s’il s’en trouve une dans le Necker.

—Vous êtes gai, dit le Yankee sans quitter sa position verticale et allongée; vous n’en avez pas l’air, mais vous êtes gai.»

Et il fit son plongeon.

Bientôt longeant le bateau en nageant:

«Je suis citoyen d’un pays libre.... Est-ce que je n’ai pas le droit de nager?... Je paye mon quart aussi bien que vous. Je le maintiens, je suis....

—Un manant! voilà ce que vous êtes!» Et, après lui avoir jeté cette épithète parfaitement méritée, mais un peu vive, Antoine, qui, cette fois, venait de passer à la colère sérieuse, comme son front pâle me l’indiquait suffisamment, arracha les rames aux mains du batelier.

Vers sa vingtième année, Antoine avait été une des gloires de la marine d’Asnières; grâce à sa vigueur naturelle, doublée encore par son irritation, tirant à gauche, il eut bientôt dépassé le petit monolithe et abordé le rivage sans paraître, malgré toutes mes supplications, se soucier le moins du monde de ce que devenait le nageur.

Cette journée devait être une des plus incidentées et des plus émouvantes de mon voyage. Je ne m’arrêterai point à dire quelles furent nos réflexions lorsque, rendus à nous-mêmes, nous nous sentîmes enfin débarrassés de notre cauchemar américain.

Nous avions mis pied à terre près d’une petite montagne appelée l’Observatoire de Gespell. Nous décidâmes de la gravir pour explorer le magnifique point de vue dont on jouit de son sommet. Un homme se tenait là avec une longue-vue; avant d’user de ce précieux instrument, nous parcourûmes d’abord des yeux le cours de la rivière et les gracieuses collines qui nous faisaient face. Sur la rivière, nous revîmes notre bateau et notre batelier; le Yankee, réinstallé à son poste, dans son costume de matelot, se disposait à jeter l’épervier, ce qui nous rassura complétement sur son sort. Au pied des collines se groupaient de charmants villages.