Au moyen de la longue-vue, notre inspection s’étendit bien au delà. A quinze ou vingt kilomètres, à notre gauche, je pus nettement parcourir du regard la jolie ville de Weinheim, célèbre par ses vins; au-dessus de Weinheim s’élevait la tour cylindrique de Windeck, posée sur sa montagne en cône comme un phare éteint, et restée seule debout au milieu des ruines d’un ancien château que le douzième siècle avait vu dans sa splendeur. Au delà encore, sous une légère vibration de la longue lunette, mon regard franchissait le duché de Bade pour entrer dans celui de Hesse-Darmstadt. Les vallées plantureuses de Birkenau, peuplées d’immenses troupeaux de vaches et de moutons, m’apparaissaient au dernier plan.

Imprimant alors de gauche à droite un brusque mouvement de rotation à l’instrument, je repris la route que nous venions de parcourir; je remontai le Necker de Ladenburg à Heidelberg. Modérant mon essor, je me contentai de suivre la ligne du Necker; j’y exerçai mon droit de visite sur les passagers qui traversaient la rivière dans les longues barques du pays, à quatre rameurs: j’y assistai à tous les détails du labeur champêtre; j’y étudiai le système pratique des laboureurs et des batteurs en grange de l’ancien Palatinat, comme si j’y eusse été dépêché officiellement par un de nos comices agricoles. Charmant voyage, où, sans fatigue, je pus descendre au fond des vallées, escalader les montagnes, franchir des espaces qui eussent épuisé les forces d’un touriste de vingt-cinq ans, le tout, sans bouger de place, et moyennant la somme de quelques misérables kreutzers.

D’autres tableaux, plus agréables encore, captivèrent bientôt mon attention. Sans escalade ni bris de clôture, je pénétrai dans une chambre où, les doigts entrelacés, se tenait un couple d’amoureux, verlobtes ou non. Un instant après, à la hauteur d’Heidelberg, dans un beau site, sur une verte pelouse, derrière laquelle s’élevait l’abbaye de Neuberg, j’apercevais une femme charmante, en élégant costume de ville. Rarement figure me fut plus sympathique; je restai longtemps à la contempler; plus qu’il n’était convenable, peut-être; mais elle s’en doutait si peu! Et quand Antoine, étonné de ma longue station sur un même point, voulut prendre ma place, j’abaissai l’objectif.

«Je ne vois que des canards barbotant dans une mare, me dit-il.

—C’est cela,» lui répondis-je.

En quittant l’Observatoire, nous jetâmes un dernier regard sur la rivière; du bateau et de ses occupants rien n’apparaissait plus. Tout en descendant la petite montagne, les deux cousins s’évertuaient à qui mieux mieux sur le compte du Yankee. «Décidément, disait Junius, je ne sais que penser de la liberté américaine, surtout dans ses États à esclaves; quant à son égalité, elle pourrait bien n’être que l’abaissement à niveau du sens moral et intellectuel, si j’en juge d’après ce monsieur.»

J’eus la fâcheuse idée de vouloir entrer dans leur conversation par un petit discours prémédité; je n’étais pas fâché de prouver à notre diplomate que moi aussi je pouvais atteindre à la phrase de portefeuille.

De ce ton qui commande l’attention, et sans prévoir ce qui devait s’ensuivre:

«Je ne suis guère bien disposé envers John Bull, leur dis-je; il manque généralement d’aménité; quant à son frère Jonathan, dont nous venons d’avoir un si triste échantillon sous les yeux, je le déclare, il m’est complétement antipathique. C’est un sauvage! Qu’il soit greffé sur souche anglaise, française ou allemande, qu’il ait puisé sa séve première à Paris, à Londres ou à Bruxelles, peu importe, il fleurit mohican. Si jamais la barbarie disparaissait du monde, ce n’est plus par le nord qu’elle nous reviendrait; nous la verrions sortir de ces républiques de Lynch, du sein même de cette prétendue civilisation des États-Unis.»

J’étais assez content de la forme rhétoricienne donnée à ma pensée; j’en étudiais complaisamment l’effet sur le visage de mes compagnons, quand tout à coup, au détour du chemin de Seckenheim, un homme parut, hérissé, menaçant. C’était notre Yankee.