J’avais décidé de retourner à Heidelberg, de donner encore cette journée à Antoine pour l’achèvement de ses travaux sur les sept couleurs prismatiques, bien résolu, si ce temps ne lui suffisait pas, à continuer seul ma route vers Paris. Mais pouvais-je quitter Francfort sans prendre congé de Mme X...?

Ma barbe faite, je me présentai chez elle, et la trouvai en train de déjeuner.

Elle me força de déjeuner avec elle; un tête-à-tête complet; car la kellerinn chargée de son service n’apparaissait que pour disparaître aussitôt.

«Monsieur Canaple, me dit Mme de X.... avec le sourire le plus affable, vous voilà quitte de la corvée que M. Brascassin vous a imposée malgré moi, mais qui ne vous en vaudra pas moins ma gratitude, et mon amitié bien sincère. Je n’ai plus qu’une heure de route à faire, en plein jour! Je me sens assez brave pour me passer de cavalier.... Et vous, monsieur Canaple, reprit-elle, comptez-vous prolonger votre séjour à Francfort?

—Francfort n’a plus de secrets pour moi!» lui répondis-je. Quand je lui eus raconté les diverses stations de ma matinée:

«Mais vous n’avez rien vu, mon cher monsieur! rien, absolument rien! s’écria-t-elle; et me montrant une brochure jetée sur un fauteuil: N’avez-vous donc pas un Joanne, le guide infaillible pour tout Français qui met le pied en Allemagne? Eh bien, si vous le voulez, sous l’inspiration de Joanne, bien entendu, c’est moi qui serai votre guide, et, quoique je compte vous faire franchir les barrières de la ville et presque les frontières de la république, je ne vous demande pas plus de deux heures pour vous faire voir ce qu’elle peut offrir de plus intéressant. Nous serons de retour à temps pour prendre, vous, le chemin de fer de Francfort à Heidelberg, moi, celui de Francfort à Mayence.»

J’acceptai l’offre avec ravissement; une voiture était là, sur la place; en y montant: «Au vieux cimetière!» dit Mme de X.... au cocher.

Je ne devinais pas ce que nous pouvions aller chercher au vieux cimetière; mais j’avais accepté la gracieuse tutelle de ma jolie compagne; je me laissai conduire. Après avoir jeté un coup d’œil sur la porte d’Eschenheim, la seule qui soit restée du vieux Francfort, nous gagnâmes la campagne. Mme de X.... était devenue rêveuse. N’ayant pas assez de fatuité pour me croire la cause de cette rêverie subite, je lui demandai si le vieux cimetière ne renfermait pas quelqu’un de ses proches.

«Nullement, me répondit-elle, je n’y suis attirée que par une curiosité d’artiste; nous trouverons là des bas-reliefs de Thorwaldsen. Pour Thorwaldsen, on peut bien entreprendre un voyage de quinze minutes, n’est-il pas vrai?»

Je m’inclinai.