«D’ailleurs, reprit-elle, la vue d’un champ de repos n’a rien qui me déplaise. L’idée de la mort ne doit-elle pas forcément se mêler parfois à nos idées les plus riantes? Tenez, le voyage que j’entreprends aujourd’hui a pour but un mariage, un mariage que Dieu bénira, je l’espère; eh bien, ce qui m’attire avec non moins de force vers le pays où je me rends, c’est encore un cimetière!»

Et un nuage passa de nouveau sur son front.

Cette confidence de ses projets de mariage mise en regard avec le passage de la lettre où Brascassin me parlait de «l’événement le plus important de sa vie» ne me laissa plus de doute sur l’union près de se conclure. Lors de notre traversée de Schwetzingen à Francfort, déjà j’avais trouvé moyen d’interroger adroitement Mme de X.... sur la nature de ses sentiments à l’égard de Brascassin; comme Thérèse Ferrière dans une circonstance à peu près semblable, elle m’avait répondu par un éloge enthousiaste du personnage, me déclarant que pour lui elle se jetterait au feu. Ce diable de Brascassin jouissait donc du double privilége de se moquer impunément de tous les hommes et de se faire adorer de toutes les femmes? Pauvre Thérèse! quel avait été son rôle dans tout cela? Celui d’une rivale sacrifiée peut-être; peut-être dans un désespoir d’amour causé par Brascassin avait-elle consenti à se faire enlever par un autre? En fait de sentiments, les femmes ont parfois une si singulière logique! Cet autre, pourquoi ne serait-ce pas Van Reben, mon affreux Américain! De là le duel entre lui et Brascassin. Pauvre Thérèse! pauvre Thérèse!... Mais ce duel, il avait précédé l’enlèvement, et le Yankee vivait seul à Heidelberg....

Je me perdais au milieu de ces complications, lorsque nous arrivâmes au vieux cimetière.

L’homme qui vint nous aider à descendre de voiture, nous demanda s’il était dans notre intention de voir la chambre des morts.

A cette question, je frissonnai et regardai ma compagne. Après avoir ri de mon air quelque peu terrifié, elle tira son Joanne de sa poche et me lut le passage suivant: «Il faut se faire montrer la chambre des morts, créée dans le but de prévenir les inhumations précipitées qui mettent au cercueil la léthargie prise pour le trépas. C’est un corps de bâtiment dans lequel dix cellules, consacrées aux morts, sont disposées autour d’une petite salle habitée par un veilleur. On laisse le cadavre dans son cercueil, que l’on place sur un châssis de fer. Au-dessus de l’endroit où l’on pose le cercueil, pendent, attachés à des fils légers, dix dés de cuivre; on fait entrer dans ces dés les cinq doigts de chaque main du mort; au moindre mouvement qui fait remuer le fil, la sonnette avertit le veilleur, qu’un ingénieux mécanisme force de ne pas dormir, sous peine de perdre sa place. Chaque cellule est chauffée par un poêle et aérée par le haut.»

«Oh! que voilà une sage institution!» m’écriai-je. Moi, Parisien, moi, liseur assidu des journaux, à même de juger par leurs rapports véridiques, consignés aux faits divers, combien de malheureux sont quotidiennement enterrés vifs; moi qui ne redoute rien plus au monde que de me réveiller un beau jour entre quatre planches, avec six pieds de terre par-dessus la tête, pouvais-je trop admirer la prévoyance vraiment philanthropique de la république de Francfort? Pourquoi dans nos quatre-vingt-six départements chaque ville, chaque village n’ont-ils pas leur chambre des morts, avec leurs dix dés de cuivre, leur sonnette, leur poêle chauffé et leur veilleur! J’aurais demandé de plus un médecin, toujours sur place, toujours prêt à aider à l’œuvre de résurrection.

Mme de X.... devina quelle curiosité me poignait:

«La chambre des morts vous tente, me dit-elle; moi, je préfère Thorwaldsen,» et pressant le pas, elle franchit le péristyle de l’établissement pour entrer dans le vieux cimetière.

Je n’étais pas aussi décidé qu’elle paraissait le croire. Ma curiosité native me poussait en avant; une terreur secrète me retenait sur place. Je n’ai guère eu occasion de voir des morts qu’en peinture ou au théâtre; et ces derniers, à l’appel du public, ne manquent pas de se redresser sur leurs jambes pour le salut d’usage. Mais qui sait si je ne vais pas assister à une scène à peu près semblable? Peut-être vais-je avoir cette chance heureuse d’entendre tinter la sonnette macabre? Cependant j’hésitais encore; une jeune fille blonde et rose s’offrit pour me conduire. J’eus honte de reculer devant un spectacle qu’elle affrontait chaque jour. Je la suivis, le cœur troublé, les jambes quelque peu flageolantes.