«La Poésie était morte.
«Pour dissiper les ténèbres, ils essayèrent d’un feu de joie alimenté avec tous les livres de vers publiés depuis un demi-siècle.
«Mais de ce brasier sortaient des plaintes et des gémissements, et ses lueurs, en se réfléchissant sur eux, les faisaient ressembler à des cadavres.
«Essayant de faire bonne contenance, ils voulurent entonner un chant de triomphe, et des cris lamentables s’échappèrent seuls de leur poitrine, et ils sentirent leurs âmes se débattre en eux comme pour se séparer de leurs corps.
«La Poésie était morte; les hommes et la nature entière se sentaient mourir.»
«Amen! dit Antoine; et ces meurtriers de la bonne dame, qui étaient-ils?
—Tu le demandes? m’écriai-je; qui pouvaient-ils être sinon des chimistes, des économistes, des réalistes, des algébristes? N’était-elle pas morte d’un coup de compas au cœur?»
Il sourit, de ce sourire grave et radieux à la fois qui lui va si bien: «Mon Augustin, quoique tu aies un peu arrangé pour les besoins de ta cause le poëme de ce Karl Simrock, quoique tu aies tenté de t’en faire une arme contre moi, je reconnais que l’idée n’en manque pas de grandeur ni même de raison. Tu le vois, je repousse toute complicité dans le meurtre. Mais rassure-toi, mon Augustin, la bonne dame n’était qu’en léthargie; ce sont les poëtes qui sont morts, et non la poésie; elle peut se passer d’eux; elle est partout, elle est grande, elle est forte, et saura très-bien faire ses affaires elle-même. Les poëtes, usés jusqu’à la corde, ne pouvaient plus que la compromettre.
—Il faut des initiateurs cependant, lui objectai-je.