—Eh! eh! fit-il avec son même sourire placide, qui sait? Désormais, les initiateurs à la poésie ne seront peut-être autres que les hommes de la science eux-mêmes, ses prétendus meurtriers. Aujourd’hui, que la science enfante merveilles sur merveilles, qu’elle étonne, qu’elle transfigure le monde, la vérité peu suffire au sens admiratif. Tiens-toi pour averti, monsieur du conte bleu!»

J’allais me récrier, mais un grand mouvement se manifestait à bord; on courait aux bagages; comme un brave Teuton après sa dernière pipe, le vapeur lâchait sa fumée par saccades et avec de profonds soupirs. Nous arrivions à Bonn. En suprême adieu au fleuve, Antoine jeta tout un paquet de cigarettes dans le Rhin; le vieux Jean venait de remonter de la cabine; il prodiguait les poignées de main à son ami le provendier. Jean était ragaillardi et enchanté de son voyage. Jamais il n’avait rincé autant de verres que durant cette bienheureuse traversée.


IV

Bonn. — L’Étoile d’or. — Le livre d’or. — Ce que peut contenir un registre d’auberge. — S. P. Q. B. — Exigences de mon vieux Jean. — Je retrouve mon pharmacien mystérieux. — La statue et la maison de Beethoven. — Les moines de Kreutzberg. — La Lune prisonnière.

Nous devions séjourner à Bonn une partie de la journée, pour ménager les forces de Jean. Descendus à l’hôtel de l’Étoile d’or, quand l’hôtelier, M. Joseph Schmitz, vint à notre rencontre, Antoine, à qui la terre ferme avait tout à fait rendu sa belle humeur, me désignant du geste, et de son air le plus noble, lui dit: «Monsieur, je vous présente M. Augustin Canaple, une sorte de littérateur français, qui, en ce moment, prend des notes pour un voyage à travers la Prusse rhénane. Traitez-nous consciencieusement, qu’il ait bon compte à rendre de vous, je vous prie.»

Cette mauvaise plaisanterie de mon sérieux ami me valut d’abord un profond salut de M. Schmitz, qui me prit aussitôt à partie pour se plaindre à moi de M. Alexandre Dumas. M. Dumas, dans une de ses nombreuses et charmantes relations de touriste, par une impardonnable légèreté, a nommé comme propriétaire de l’Étoile d’or, à Bonn, un autre hôtelier de la même ville, Herr Simrock, le frère du poëte, le frère de ce même Karl Simrock dont justement il venait d’être question entre nous.

Certes, si M. Joseph Schmitz avait un frère dans la poésie, il est assez riche pour l’en retirer et lui donner un emploi plus convenable, dût-il le prendre avec lui comme teneur de livres, ou comme premier keller.

M. Schmitz me fit visiter en détail tout son magnifique établissement. Je doute que la salle à manger de l’hôtel du Louvre, à Paris, surpasse en grandeur, en somptuosité, celle de l’Étoile d’or, à Bonn.

Je ne m’expliquais guère la raison d’un pareil luxe dans l’auberge d’une ville prussienne de second ordre; mais M. Schmitz déposa entre mes mains un grand registre relié de maroquin rouge, et me laissa le méditer à mon aise. C’était son livre d’or.