Jean, comme son homonyme Jean de La Fontaine, produit de ces mots sublimes sans calcul, sans efforts, sans conscience aucune de leur valeur.

Au milieu de la place où nous nous trouvions, s’implante un obélisque de marbre où rayonne le nom de Maximilien. Antoine affectionnait ce grand batailleur, d’abord poëte, puis roi des Romains, puis empereur d’Allemagne, et qui avait eu un instant l’idée de se faire pape. Non-seulement il avait la collection des monnaies et des médailles frappées sous son règne, en Allemagne et dans les Flandres, mais dans la cathédrale d’Inspruck, en Tyrol, il avait vu son tombeau, entouré d’un cortége d’hommes bardés de fer. C’était un des vifs souvenirs de sa première jeunesse.

Nous nous rapprochâmes de l’obélisque. Au vaillant empereur ce monument avait été élevé par le sénat et le peuple de Bonn. S. P. Q. B. (Senatus populusque Bonnensis). Bonn a donc été ville libre, capitale d’un État démocratique, comme Andernach, comme tant d’autres localités, rapetissées, amoindries de nos jours jusqu’à l’état de petite ville, de bourgade, ou même disparues complétement? De combien de guerres, de révolutions, de quels remaniements de peuples les bords du Rhin n’ont-ils pas été témoins?

Cette réflexion profonde appartient à Antoine. Il la développait avec quelque complaisance, quand nous vîmes Jean porter la main à son grain de beauté, et l’effleurer légèrement de l’ongle. Craignant pour lui quelque rechute, nous nous hâtâmes de rentrer à l’hôtel.

Dès qu’il y fut installé dans une bonne chambre, devant un bon feu, je lui demandai comment il se sentait. Il se sentait un grand appétit.

Sur mon ordre, on lui apporta un potage et un œuf à la coque. Il déclara préférer une aile de poulet, sans renoncer ni à l’œuf ni au potage. Il émit aussi cette opinion qu’un verre de vin de Bordeaux lui serait bon, le bordeaux lui réussissant toujours pour ses faiblesses de jambes ou d’estomac.

Je me demandai où il avait été à même d’en faire l’expérience.

Quoique je n’accomplisse pas ma longue et laborieuse tournée en Allemagne, rien que pour y faire un recueil des mots heureux de maître Jean, ce même jour, il en eut encore un que je ne puis passer sous silence, tant il me semble compléter le caractère de ce rare serviteur.

Son potage pris, après s’être humecté les lèvres d’un demi-verre de léoville, il demanda au keller de service auprès de lui, un journal, un journal français.

Je lui fis observer que la lecture, surtout en mangeant, ne pouvait que le fatiguer.