«Aussi, me répondit-il, je comptais que monsieur lirait à mon intention, tout haut; j’aime beaucoup à entendre lire monsieur; monsieur prononce bien.»
Décidément, Jean m’avait pris à son service.
Il était une heure; la cloche du dîner sonnait à l’hôtel; je recommandai Jean au keller et, Antoine et moi, nous abordâmes le chemin de la magnifique salle à manger.
Sauf quelques Anglais et Anglaises, nos compagnons de bord, nous n’y vîmes que de tout jeunes gens, des étudiants de l’Université sans doute.
La ville de Bonn est célèbre par son Université, la mieux famée de l’Allemagne. Le prince Albert, le mari de la reine Victoria, avait été étudiant à Bonn, Henri Heine de même; mais ici les poëtes ne comptent pas.
Une immense corbeille de fleurs s’élevant au milieu de la table me dérobait une partie des convives. Au rôti, la corbeille enlevée, j’aperçus devant moi une figure de connaissance; c’était l’homme aux pluies d’argent, l’homme à l’anagallis arvensis, mon pharmacien mystérieux! A Heidelberg, en effet, on me l’avait signalé comme un étudiant de Bonn. Je demandai à M. Joseph Schmitz, qui m’avait fait l’honneur d’une place près de lui, quel était ce jeune homme habillé de noir, cravaté de blanc.
«Son Altesse le duc de ***, me répondit-il, fils de Son Altesse le duc défunt de ***, et le neveu, l’héritier de Son Altesse le prince régnant.»
Il me désigna ensuite, non sans un certain air de fierté, plusieurs autres jeunes Altesses qui garnissaient la table, sablant le vin de Champagne comme vin d’ordinaire; du vin Brascassin peut-être!
Je comprenais maintenant comment le soi-disant élève en pharmacie jetait l’or et l’argent à poignées, et la considération toute particulière dont les autres étudiants l’entouraient; je comprenais aussi, sur le fameux registre rouge de M. Schmitz, au milieu de quelques noms illustres et respectés, cette multitude de comtes, de ducs, presque tous étudiants sans doute, les nobles commensaux ou locataires de l’Étoile d’or.
Quand on se leva de table, M. Schmitz me proposa de me présenter au jeune duc de ***, qui justement alors avait les yeux tournés vers moi, tout en parlant bas à un de ses voisins; et il me sembla voir voltiger sur ses lèvres le mot: Mouron.