Je fis signe à Jean de s’éloigner. Je ne répondrais pas qu’il ait été beaucoup plus loin que la porte.

Resté seul avec Ferrière, procédant avec plus de méthode dans mon interrogatoire, à force de questions bien coordonnées, et auxquelles il satisfit de son mieux, je parvins enfin (Dieu soit loué!) à déchiffrer l’énigme, jusqu’alors indéchiffrable.

De cette énigme voici le mot. Je le traduirai en aussi peu de phrases qu’il me sera possible de le faire, sans nuire à la clarté si indispensable après un pareil imbroglio.

Thérèse Ferrière avait été recueillie, élevée à Bruxelles, vers sa douzième année, par Mme veuve Van Reben, sa marraine, digne femme, de mœurs un peu graves, un peu rigides, une vraie Flamande, qui n’avait pour toute famille qu’un neveu, Guillaume Van Reben, l’affreux Yankee que l’on connaît.

Son éducation achevée, Thérèse, songeant à s’en créer une ressource pour l’avenir, un état, avait prié sa marraine de la laisser partir pour Londres, où l’occasion s’offrait à elle, tout en donnant des leçons de français, de se perfectionner dans la langue anglaise. Elle avait quitté Bruxelles depuis un mois à peine, lorsque le Van Reben arriva d’Amérique, où il avait formé à Bâton-Rouge, dans la Nouvelle-Orléans, un établissement qui déjà menaçait ruine. Intéressé à la perdre dans l’esprit de sa tante, dont elle pouvait lui disputer l’héritage, il donna au départ de Thérèse une tout autre cause que celle de professer et de s’instruire. Il ne le fit point hautement, ouvertement d’abord; c’eût été une maladresse. Il commença par répandre à petit bruit, sourdement, par lettres anonymes, ses calomnies dans le monde puritain que fréquentait la tante, ne manquant pas de prendre la défense de la pauvre fille dès que le mauvais grain semé par lui se montrait hors de terre. Plus tard, il parut ne changer d’attitude que sous la pression de certains faits dont l’évidence flagrante ne lui permettait plus de continuer son rôle de défenseur.

Mme Van Reben avait une grande affection pour son neveu, le portrait vivant de son mari défunt; elle y ajoutait une grande confiance, prenant ses brusqueries et ses brutalités comme le témoignage infaillible d’une extrême franchise. Elle ordonna à Thérèse de revenir sur-le-champ à Bruxelles. Thérèse ne répondit pas, ne revint pas. La tante chargea son neveu d’aller lui-même la chercher en Angleterre; il partit. Thérèse n’était plus à Londres; il n’avait pu l’y découvrir. On la disait rentrée en Belgique et même cachée dans un des faubourgs de Bruxelles.

Alors le bruit se répandit qu’un enfant avait été mis en terre à Laaken au milieu des circonstances les plus mystérieuses. Le gardien du cimetière, interrogé, déclara que la mère était jeune, jolie, Française, et qu’elle arrivait de Londres. Voilà tout ce qu’il en savait. L’affaire était suffisamment instruite.

En effet, c’était de Londres qu’arrivait Mme de X.... lorsque, déjà souffrante, et dans un état de grossesse très-avancée, elle apprenait à Bruxelles même que son mari, dangereusement malade, la rappelait à Paris.

J’aime à croire que le lecteur n’a pas oublié la touchante histoire du petit tombeau de Laaken (pour la lectrice, je ne le mets pas en doute) et des soupçons qui s’élevèrent à ce sujet contre Brascassin. Je me garderai donc bien de la reproduire.

Étonnée de ne plus recevoir de réponse à ses lettres, soigneusement interceptées par Van Reben ou l’un de ses agents, quand Thérèse revint de Londres à son tour, un peu pâle, un peu amaigrie par le climat d’Angleterre, elle trouva la maison de sa bienfaitrice fermée pour elle. Dans tout Bruxelles, la ville puritaine par excellence, un cri d’indignation s’élevait contre la fille coupable.