—Quarante-cinq! répliquai-je vivement.

—Va pour quarante-cinq! Mais voilà trois ans que tu me le dis; j’applique la règle du calcul différentiel et je crois mon compte exact. Et quel moment choisis-tu, malheureux, pour enfourcher tes arcs-en-ciel? pour adresser tes hymnes au printemps? pour m’inviter à venir partager tes plaisirs champêtres? Ne sais-tu donc pas qu’avril est le plus traître de tous les mois? Si l’hiver, ce spectre pâle et frissonnant, ainsi que tu le dénommes dans un de tes hémistiches, est le père des neiges et des brumes, avril est le père des bronchites et des rhumatismes. Dans ta simplicité de cœur, doublement crédule et facile à l’illusion, comme poëte et comme bourgeois de Paris, tu as consulté ton almanach; il t’a annoncé le printemps pour le 20 mars; tu te crois déjà en été; tu as rêvé de rossignols et de soleil des dimanches, et aujourd’hui, 15 avril, tu es capable de te mettre en route pour Marly en pantalon de nankin. Miséricorde! Ignores-tu, imprudent, que ton Marly est une véritable Helvétie de banlieue? que c’est sur tes Alpes marlésiennes que Louis XIV attrapa le refroidissement dont il est mort? Ah! tu as raison, tu es jeune, toujours jeune; tu n’as pas quarante-huit ans, tu en as seize, seize pour la troisième fois. Tu ne comprendras jamais rien à la vie positive.»

Minorel aime à gronder; c’est peut-être par là qu’il m’a plu: sa gronderie est parfois si douce, si caressante! Mais ce jour-là, il était en plein dans sa méchante humeur.

Quand il eut lui-même ranimé mon feu, qu’il s’y fut réchauffé tant bien que mal, se levant tout à coup:

«Prête-moi un parapluie? me répéta-t-il impérativement.

—Es-tu si pressé de partir? As-tu déjà fini de m’injurier, chimiste, mathématicien, réaliste?

—Écoute, mon Augustin,» me dit-il, les cordes de sa grosse voix tout à coup détendues et en venant s’asseoir près de moi.

La réaction commençait; je sais par cœur mon Minorel et ne m’en étonnai pas. Il poursuivit:

«Si je sonne ainsi l’alarme devant tes travers, c’est que je t’aime. Quoique tu sois mon aîné de dix ans.... au moins!... mon affection pour toi (chose bizarre!) ressemble à de l’amour paternel. Comme si j’étais ton père, j’aurais voulu te voir bien posé dans le monde; j’y renonce, mais avec regret. Augustin, Augustin, qu’as-tu fait de tes trois adolescences? Tu as de l’esprit, suffisamment; de l’imagination, trop; des connaissances, des aptitudes. Tu pouvais te faire un nom dans les sciences ou dans les arts sérieux; même dans l’administration.

—Dans l’administration, moi?