On fait ensuite sept parasanges en deux étapes, et l’on arrive sur le bord de la mer à Trapézonte[35], ville grecque, peuplée, sur le Pont-Euxin, colonie de Sinope, dans le pays des Colques. On y demeure une trentaine de jours sur les terres des Colques, en butinant dans la Colchide. Les Trapézontins établissent un marché dans le camp des Grecs, les reçoivent et leur offrent des dons hospitaliers, des bœufs, de la farine d’orge, du vin. Ils obtiennent aussi qu’on ménage les Colques du voisinage, répandus la plupart dans la plaine, et l’on en reçoit aussi beaucoup de bœufs comme présents d’hospitalité. On se prépare ensuite à faire aux dieux les sacrifices promis ; car il était venu assez de bœufs pour offrir à Jupiter sauveur, à Hercule conducteur et aux autres dieux, les victimes promises. On célèbre également des jeux et des combats gymniques sur la montagne du campement, et l’on choisit Dracontius de Sparte pour veiller à la course et présider aux jeux. Il avait été banni tout enfant de sa patrie, pour avoir tué, sans le vouloir, un autre enfant, en le perçant de son poignard.
[35] Aujourd’hui Trébizonde.
Le sacrifice achevé, on donne à Dracontius les peaux des victimes, et on le prie de conduire les Grecs au lieu préparé pour la course. Il désigne la place même où on se trouve : « Cette colline, dit-il, est excellente pour courir dans le sens que l’on voudra. — Mais comment donc feront-ils, lui dit-on, pour lutter sur ce sol inégal et boisé ? » Il répond : « On n’en sentira que plus de mal en tombant. » Des enfants, pour la plupart prisonniers, courent le stade, et plus de soixante Crétois le dolique[36] ; d’autres s’exercent à la lutte, au pugilat, au pancrace. Ce fut un beau spectacle. Nombre de lutteurs étaient descendus dans la lice sous les regards de leurs camarades : il y avait une grande émulation. Les chevaux coururent aussi. Il leur fallait descendre par une pente rapide, puis, arrivés au bord de la mer, remonter et revenir à l’autel. Bon nombre roulaient à la descente, et, en remontant, c’était lentement, avec peine, au pas, qu’ils gravissaient la hauteur. De là de grands cris, des rires, des encouragements.
[36] C’est-à-dire la longue course, la plus longue carrière que fournissent les coureurs.
LIVRE V
CHAPITRE PREMIER
Chirisophe se met en quête de navires ; Xénophon pourvoit au reste. — Dexippus, envoyé pour ramener les vaisseaux, s’enfuit sur l’un d’eux. — Polycrate ramène un vaisseau à trente rames.
Tout ce que firent les Grecs durant l’expédition de Cyrus et dans leur marche jusqu’à la mer qui se nomme le Pont-Euxin, puis leur arrivée à Trapézonte, ville grecque où ils firent les sacrifices promis pour leur délivrance dès qu’ils seraient en pays ami, a été raconté dans les livres précédents.
On s’assemble, et l’on délibère sur la route qui reste à suivre. Antiléon de Thurium se lève le premier et parle en ces mots : « Pour ma part, dit-il, camarades, je suis las de plier bagage, d’aller, de courir, de porter des armes, de marcher en rang, de monter la garde, de me battre : je veux une trêve à tous ces travaux. Puisque nous voilà au bord de la mer, je veux m’embarquer, et, comme Ulysse, étendu et dormant, arriver jusqu’en Grèce. » En entendant ces mots, les soldats s’écrient avec grand bruit qu’il a bien parlé. Un autre répète les mêmes paroles, et après lui tous les assistants. Chirisophe se lève alors et dit : « J’ai pour ami, chers camarades, Anaxibius, qui se trouve en ce moment à la tête d’une flotte. Si vous m’envoyez à lui, j’espère revenir avec les trirèmes et les bâtiments de transport qui nous sont nécessaires. Puisque vous voulez vous embarquer, attendez mon retour ; je reviendrai dans peu. » Ces paroles ravissent les soldats, qui décident que Chirisophe parte dans le plus bref délai.
Après lui, Xénophon se lève et dit : « Chirisophe va nous aller chercher des vaisseaux, et nous, nous resterons ici. Par conséquent, ce qu’il vous convient de faire durant ce séjour, je vais vous le dire. D’abord il faut tirer des vivres du pays ennemi, car le marché ne suffit pas à nos besoins et nous n’avons la faculté d’acheter qu’à un petit nombre de marchands : de plus, ce pays étant ennemi, il y a risque que beaucoup des nôtres périssent, si vous vous avancez sans soin et sans précaution pour vous procurer des vivres. Je crois donc qu’il faut aller marauder à distance pour nous faire des provisions, que personne ne s’écarte, si nous voulons ne pas être perdus, et que nous y veillions tous. » Cet avis est adopté. « Écoutez encore ceci. Plusieurs d’entre vous iront à la maraude. Il est donc bon, je crois, que celui qui sortira nous prévienne et nous indique où il va, afin que nous connaissions le nombre des sortants et des restants, et que nous nous tenions prêts au besoin. S’il faut porter secours à quelqu’un, nous saurons où courir. Si quelqu’un sans expérience médite une entreprise, nous en délibérerons avec lui et nous tâcherons de savoir à quelle force il aura affaire. » On adopte cet avis. « Songez encore à ceci, dit Xénophon : l’ennemi de son côté peut piller à son aise, et il a le droit de nous tendre des piéges, puisque nous nous sommes approprié ce qui est à lui. Il est posté au-dessus de nous. Je crois donc qu’il faut des gardes tout autour du camp. Si nous nous divisions par compagnies pour garder et veiller, les ennemis auront moins de chances de nous surprendre. Voici encore une chose. Si nous avions la certitude que Chirisophe revînt avec une flotte capable de transporter l’armée, ce que je vais dire serait inutile. Mais comme en ce moment le fait est douteux, je suis d’avis de nous pourvoir ici même de bâtiments. Si nous les avons, quand il reviendra, nous n’en manquerons pas pour naviguer ; s’il n’en amène pas, nous userons de ceux d’ici. Je vois souvent des navires longer cette côte. Empruntons aux Trapézontins de longs navires ; amenons-les ici et gardons-les, après en avoir détaché le gouvernail, jusqu’à ce que nous en ayons un nombre suffisant ; peut-être alors ne manquerons-nous pas de moyens de transport. » Cette proposition est encore adoptée. « Examinez aussi, continue Xénophon, s’il n’est pas juste de nourrir à frais communs les gens que nous amènerons, durant tout le temps qu’ils resteront ici, et de convenir avec eux du passage, afin qu’ils profitent en nous profitant. » La proposition est accueillie. « Enfin, dit Xénophon, je suis d’avis, s’il nous est impossible d’arriver à nous procurer des bâtiments, d’ordonner aux villes maritimes de réparer les chemins, qui, d’après ce que nous savons, sont en fort mauvais état. Elles obéiront par crainte et par le désir de se voir débarrassées de nous. »