Tout le monde s’écrie qu’il n’est pas nécessaire de réparer les chemins. Xénophon, voyant leur folie, ne va point aux voix, mais il engage les villes à les réparer d’elles-mêmes, en leur disant qu’elles seront plus vite débarrassées, si les routes sont praticables. On reçoit des Trapézontins un pentécontore, dont on donne le commandement au Laconien Dexippe. Cet homme, sans se préoccuper de réunir des navires, prend la fuite et s’échappe du Pont-Euxin avec le vaisseau qu’il a. Mais dans la suite il fut justement puni. Ayant intrigué en Thrace, auprès de Seuthès, il y fut tué par le Laconien Nicandre. Les Grecs empruntent aussi un triacontore, dont on confie le commandement à Polycrate d’Athènes, qui ramène près du camp tous les vaisseaux qu’il peut prendre. On en tire la cargaison, que l’on met sous bonne garde, afin qu’il ne s’en perde rien, et l’on se sert des bâtiments pour le transport. En même temps les Grecs sortent pour la maraude : les uns prennent ; les autres ne trouvent pas. Cléénète, ayant conduit son loche et celui d’un autre contre un poste difficile, y est tué, et plusieurs autres avec lui.
CHAPITRE II
Lutte contre les Driles.
Les vivres manquant, il était difficile au soldat de revenir le même jour au camp. Xénophon prend donc des guides à Trapézonte, et conduit la moitié de l’armée contre les Driles, en laissant l’autre moitié de garde au camp, attendu que les Colques, chassés de leurs habitations, s’étaient réunis en grand nombre et portés sur les hauteurs. Les Trapézontins, de leur côté, ne menaient point où il eût été facile d’avoir des vivres, parce que c’eût été chez des amis ; mais ils conduisent de grand cœur chez les Driles, dont ils avaient à se plaindre. C’est un pays montueux et âpre : les habitants sont les plus belliqueux de tout le Pont-Euxin.
Dès que les Grecs sont arrivés dans le haut pays, tous les endroits qui paraissent aux Driles d’une prise facile, ils y mettent le feu en se retirant. On n’y trouve à prendre que des porcs, des bœufs et autres bestiaux échappés aux flammes. Il y avait un lieu qu’on appelait leur métropole. Ils s’y étaient tous réfugiés. Alentour était un ravin très-profond, avec des abords difficiles. Les peltastes, qui avaient couru cinq ou six stades en avant des hoplites, traversent le ravin, en voyant beaucoup de bestiaux, ainsi que d’autres objets de bonne prise, et attaquent le poste. Ils étaient suivis d’un grand nombre de doryphores, qui étaient sortis pour trouver des vivres, de sorte qu’il y avait plus de deux mille hommes au delà du ravin. Ne pouvant pas enlever par un combat la place qu’entourait un large fossé, dont une palissade et beaucoup de tours de bois garnissaient le ravin, ils essayent de se replier ; mais les ennemis fondent sur eux. Impossible de revenir sur ses pas, vu qu’on ne pouvait descendre qu’un à un de la place au ravin. Ils députent à Xénophon, qui commandait les hoplites. L’envoyé lui dit que la place est pleine d’un riche butin : « Mais nous ne pouvons l’emporter : le lieu est fort ; il n’est pas facile non plus de se retirer : on tombe sur nous dans des sorties, et la retraite n’est pas commode. »
En entendant ces mots, Xénophon mène les hoplites jusqu’au bord du ravin et fait poser les armes, passe seul avec les lochages, et examine s’il vaut mieux ramener ceux qui ont traversé ou faire traverser les hoplites, pour prendre la place. Xénophon se rend à leur avis, plein de confiance dans les victimes, les devins ayant, en effet, déclaré qu’il y aurait bataille, mais que la fin de l’affaire serait heureuse. Il renvoie alors les lochages pour faire passer le ravin aux hoplites. Pour lui, il reste, ordonne aux peltastes de reprendre leurs rangs et interdit toute escarmouche. Les hoplites arrivés, il commande à chaque lochage de former son loche sur l’ordre qu’il croit le plus avantageux à la bataille. Comme les lochages étaient près l’un de l’autre, ils ne pouvaient manquer, comme de tout temps, de faire assaut de courage. Les lochages exécutent cet ordre. Alors il prescrit à tous les peltastes de s’avancer, la main sur la courroie du javelot, pour le lancer au premier signal, et aux archers de tenir la corde pour la décocher au premier signal ; puis il recommande aux gymnètes d’avoir leurs sacs pleins de pierres, et charge les hommes soigneux d’y veiller.
Quand tout est prêt, les lochages, les hypolochages et les simples soldats, qui ne s’estimaient pas moins qu’eux, sont tous rangés en bataille et se voient les uns les autres, la nature du terrain permettant d’embrasser toute la ligne d’un coup d’œil. On chante un péan, la trompette résonne, on crie tout d’une voix : « Ényalius ! » et les hoplites s’avancent au pas de course. Bientôt c’est une pluie de traits, de javelots, de flèches, de pierres lancées par les frondes et plus encore par les mains ; il y en a même qui lancent du feu. Sous cette quantité de projectiles, les ennemis abandonnent la palissade et les tours. Alors Agasias de Stymphale et Philoxène de Pélène laissent leurs armes et montent en simple tunique ; les uns entraînent les autres ; d’autres sont déjà montés ; la place est prise, on le croit. Les peltastes et les psiles y courent, et se mettent à piller, chacun du mieux qu’il peut. Cependant Xénophon, debout auprès des postes, retient dehors le plus d’hoplites possible, car d’autres ennemis se faisaient voir sur des hauteurs fortifiées. Quelques moments après, un cri se fait entendre à l’intérieur ; les uns fuient avec le butin qu’ils ont pris, plusieurs sont blessés : on se bouscule aux portes, on interroge ceux qui sortent. Ils répondent qu’il y a dans la place un fort d’où les ennemis ont fait une sortie et blessé beaucoup de monde.
Au même instant, Xénophon fait publier par le héraut Tolmide que quiconque veut piller peut entrer. Bon nombre s’y portent et les nouveaux entrés repoussent la sortie de l’ennemi, qu’ils renferment de nouveau dans la citadelle. Tout ce qui est en dehors est pillé et enlevé par les Grecs. Les hoplites se tenaient en armes, les uns près de la palissade, les autres dans le chemin qui menait à la citadelle. Xénophon et les lochages vont reconnaître s’il est possible de s’en emparer : c’était un moyen d’assurer leur retraite ; autrement, il paraissait bien difficile de l’opérer. Après avoir bien observé, ils jugent la place absolument imprenable. Ils se préparent donc à la retraite : les soldats arrachent, chacun devant soi, les pieux de la palissade : on renvoie les gens inutiles et ceux qui sont chargés de butin, ainsi que la plupart des hoplites, et les lochages ne laissent que ceux en qui ils ont le plus de confiance.
La retraite commencée, un gros d’ennemis fait une sortie, ayant des boucliers d’osier, des jambières et des casques paphlagoniens : d’autres montent sur les maisons des deux côtés du chemin qui mène à la citadelle ; de sorte qu’il n’était pas sûr de les poursuivre jusqu’aux portes qui y donnaient entrée. Comme ils lançaient de grosses poutres du haut des maisons, il était dangereux de rester et de se retirer. La nuit, qui s’approchait, était effrayante. Les Grecs combattaient dans cette perplexité, lorsqu’une divinité leur offrit un moyen de salut. Tout à coup une maison de la droite s’enflamme sans que personne y ait mis le feu. A peine est-elle écroulée, que tous ceux des maisons de la droite prennent la fuite.
Xénophon, profitant de cette leçon du hasard, fait mettre le feu aux maisons de gauche : elles étaient de bois, elles s’enflamment bien vite. Tous ceux qui s’y trouvaient prennent la fuite. Ceux qu’on avait en tête inquiétaient seuls ; et il était évident qu’ils attaqueraient dans la retraite et à la descente. Xénophon ordonne alors à tous ceux qui sont hors de l’atteinte des traits d’apporter du bois et de le jeter entre eux et l’ennemi. Quand il s’en trouve assez, on y met le feu ; on met aussi le feu aux maisons voisines du fossé, pour donner de l’occupation à l’ennemi. C’est ainsi qu’on se retire à grand’peine de cette place, ayant le feu pour barrière entre soi et les ennemis. Tout fut brûlé : ville, maisons, tours, palissades, et le reste, excepté la citadelle.