« On laissait en arrière un homme qui ne pouvait plus marcher : je ne le connaissais que parce qu’il était un des nôtres. Je te force à le porter, sans quoi il est perdu ; car, si je ne me trompe, nous avions les ennemis en queue. » L’homme en convient. « Après t’avoir fait prendre les devants, poursuit Xénophon, je retourne à l’arrière-garde, et je te retrouve ensuite creusant une fosse pour enterrer ton homme. Je m’arrête et je t’approuve. Mais pendant que nous sommes là, le malade plie la jambe : tous les assistants s’écrient qu’il est en vie. Alors toi : Tout ce qu’on voudra, dis-tu ; pour moi, je ne le porte plus. C’est alors que je t’ai frappé. — Tu dis vrai. — Tu me faisais l’effet de savoir qu’il n’était pas mort. — Eh bien, répéta le plaignant, en est-il moins mort depuis que je te l’ai rendu ? — Et nous aussi, dit Xénophon, nous mourrons tous ; mais est-ce une raison pour nous enterrer tout vifs ? » Tout le monde alors s’écrie qu’il n’a pas assez frappé. Xénophon invite ensuite les autres à dire pourquoi chacun d’eux l’a été. Personne ne se levant, il dit :

« Oui, soldats, j’en conviens, j’ai frappé pour indiscipline beaucoup d’hommes, auxquels il aurait dû suffire d’être sauvés par vous : nous marchions en ordre et nous combattions quand il le fallait, tandis que ces hommes-là, quittant leurs rangs, et courant en avant, voulaient piller et gagner plus que vous. Si nous avions tous fait cela, nous étions tous perdus. Il y a plus ; quelque soldat mou, refusant de se relever et se livrant lui-même à l’ennemi, je l’ai frappé, je l’ai contraint de rallier. En effet, dans le grand froid, ayant moi-même attendu longtemps après qu’on eut plié bagage, je me suis aperçu que j’avais peine à me relever et à étendre les jambes. D’après cette expérience personnelle, dès que je voyais quelqu’un s’asseoir en paresseux, je l’activais : car le mouvement et l’action donnent de la chaleur et de la souplesse, tandis que la station et le repos, ainsi que je l’ai vu, aident le sang à se glacer et les doigts des pieds à se geler ; accident que vous savez être arrivé à plusieurs d’entre vous.

« Quelque autre soldat, arriéré par nonchalance, et qui empêchait, vous l’avant-garde, et nous l’arrière-garde, d’avancer, je l’ai peut-être frappé du poing, afin qu’il ne fût pas frappé de la lance des ennemis. Il est donc permis à ceux que j’ai sauvés ainsi de me demander compte du traitement que je leur ai infligé contrairement à la justice. Mais s’ils étaient tombés au pouvoir des ennemis, quel traitement plus terrible n’auraient-ils pas eu à subir, et dont ils croiraient avoir à demander raison ? Je vous parle à cœur ouvert. Si j’ai puni quelqu’un pour son bien, je dois être puni comme un père qui châtie ses enfants ou un maître ses disciples. C’est aussi pour le bien que les médecins coupent et brûlent. Mais si vous croyez que j’ai agi par violence, réfléchissez que, grâce aux dieux, j’ai bien plus de confiance aujourd’hui qu’alors, que je me sens aujourd’hui plus d’audace que jadis, que je bois plus de vin, et cependant je ne frappe personne : c’est que je vous vois au port. Mais durant la tempête, quand la mer est soulevée, ne voyez-vous pas que, pour le moindre signe de tête, le pilote s’emporte contre les matelots de la proue, le timonier s’emporte contre ceux de la poupe ? c’est qu’en pareil cas la faute la plus légère peut tout perdre. Du reste, vous avez prononcé vous-mêmes que j’ai eu raison de frapper ces gens, car vous étiez autour de moi tenant en main, non pas des cailloux de suffrages, mais des armes, et vous pouviez leur venir en aide, si vous le vouliez. Mais, par Jupiter, vous ne leur êtes point venus en aide, et vous n’avez pas frappé avec moi celui qui abandonnait son rang. Vous avez autorisé la conduite de ces lâches en donnant les mains à leur insolence : car je le crois, si vous vouliez y faire attention, vous verriez qu’ils sont devenus les plus lâches et les plus insolents des hommes.

« Boïscus, un lutteur thessalien, bataillait récemment pour porter son bouclier : il se disait malade ; et maintenant, à ce que j’entends dire, il a dépouillé je ne sais combien de Cotyorites. Si vous êtes sages, vous ferez avec lui le contraire de ce qu’on fait avec les chiens. Les chiens méchants, on les met à l’attache le jour, et on les lâche la nuit : lui, si vous êtes prudents, vous l’attacherez la nuit, et le lâcherez le jour.

« Mais en vérité, dit-il en terminant, je m’étonne que vous vous rappeliez ce que j’ai pu vous faire de désagréable, et que vous ne puissiez vous en taire ; tandis que s’il en est à qui j’ai porté secours durant le froid, que j’ai défendus contre l’ennemi, à qui j’ai rendu service dans la maladie ou dans la détresse, personne ne s’en souvient. Si j’ai loué ceux qui faisaient une belle action, si j’ai honoré quelque brave, autant qu’il était en moi, on ne se le rappelle pas davantage. Et cependant il est beau, il est juste, c’est un devoir agréable et sacré de se souvenir du bien plutôt que du mal. »

A ces mots, chacun se lève, l’esprit tout entier aux souvenirs, et l’affaire s’arrange au mieux.

LIVRE VI

CHAPITRE PREMIER

Alliance avec les Paphlagoniens. — Danses curieuses. — Départ de Cotyore. — Arrivée à Harmène. — On offre à Xénophon le commandement en chef. — Il refuse et le fait donner à Chirisophe.

Pendant le séjour qu’on fit en cet endroit, on vécut, soit des provisions du marché, soit de la maraude faite en Paphlagonie. De leur côté, les Paphlagoniens dépouillaient parfaitement tous ceux qui s’écartaient, et la nuit, ils incommodaient fort ceux qui bivouaquaient à distance. De là, de part et d’autre, une vive animosité. Corylas, qui se trouvait alors gouverneur de Paphlagonie, envoya aux Grecs des députés, avec des chevaux et des vêtements magnifiques. Ils disent que Corylas est tout prêt à ne plus inquiéter les Grecs, si l’on ne l’inquiète plus. Les stratéges répondent qu’ils en délibéreront avec l’armée, donnent aux envoyés l’hospitalité, et invitent avec eux tous ceux qu’il paraît le plus juste d’appeler ; puis, après avoir immolé des bœufs et d’autres bestiaux de capture, on sert un repas convenable ; on soupe couchés sur des lits de feuillage, et l’on boit dans des coupes de corne, qu’on trouvait dans le pays.