Les libations faites et le péan chanté, des Thraces se lèvent d’abord, dansent tout armés au son de la flûte, puis sautent très-haut et avec agilité en s’escrimant de leurs sabres. Enfin l’un d’eux frappe l’autre, si bien qu’il semble à tous qu’il a blessé son homme, qui ne tombe que pour la forme. Les Paphlagoniens jettent un grand cri. Le vainqueur dépouille l’autre de ses armes, et sort en chantant Sitalcé[39], tandis que les Thraces emportent le prétendu mort, qui se porte bien.

[39] Chant en l’honneur de Sitalcé, reine de Thrace, fameuse par sa valeur et sa prudence. Voy. Diodore de Sicile, XII, L.

Ensuite les Énians et le Magnésiens se lèvent et commencent en armes la danse nommée carpéa[40]. Voici en quoi consiste cette danse. Un des acteurs met ses armes à terre à côté de lui, sème son champ et conduit une charrue, en se retournant fréquemment comme un homme qui a peur. Un brigand survient. Dès que l’autre le voit, il saute sur ses armes, va au-devant de lui et se bat pour son attelage. Tous ces mouvements s’exécutent en cadence, au son de la flûte. Enfin le brigand a le dessus, garrotte le laboureur et emmène son attelage. D’autres fois le laboureur bat le brigand ; il l’attache auprès de ses bœufs et le chasse devant lui, les deux mains liées au dos.

[40] C’est-à-dire La semeuse. Lucien, dans son traité curieux De la danse, n’a pas songé à parler de celle-ci. Elle méritait cependant une mention.

Après, Mysus entre, un bouclier léger dans chaque main. Tantôt il a l’air, dans sa danse, de se défendre contre deux ennemis, tantôt il se sert de ses deux boucliers contre un seul ; quelquefois il tourne et fait la culbute, sans lâcher ses boucliers ; si bien qu’il offre toujours un spectacle agréable. Il finit par la danse des Perses, en frappant d’un bouclier sur l’autre : il se met à genoux, il se relève, tout cela en mesure et au son de la flûte.

Viennent ensuite des Mantinéens et quelques autres Arcadiens, qui se lèvent, couverts de leurs plus belles armes, s’avancent en cadence, les flûtes jouant une marche guerrière, chantent un péan, et dansent comme il est d’usage dans les cérémonies religieuses. Les Paphlagoniens sont tout étonnés de voir toutes ces danses exécutées en armes. Mysus, s’apercevant de leur surprise, engage un Arcadien, qui avait une danseuse pour maîtresse, à l’introduire, revêtue de ses habits les plus beaux, et un bouclier léger à la main. Celle-ci danse la pyrrhique avec une grande légèreté. Aussitôt de grands applaudissements. Les Paphlagoniens demandent aux Grecs si les femmes combattent avec eux. On leur dit que ce sont elles qui ont mis le roi en fuite et l’ont chassé de son camp. Telle fut la fin de cette soirée.

Le lendemain, les Paphlagoniens sont amenés à la délibération des soldats, qui décident que l’on ne se fera plus de mal des deux côtés ; après quoi les députés repartent. Les Grecs, jugeant qu’ils ont assez de bâtiments, s’embarquent et naviguent avec le vent favorable pendant un jour et une nuit, ayant à gauche la Paphlagonie. Le lendemain on arrive à Sinope et on mouille à Harmène[41], port de cette ville. Sinope est en Paphlagonie ; c’est une colonie des Milésiens. Les habitants envoient aux Grecs des présents hospitaliers, trois mille médimnes de farine d’orge et quinze cents cérames[42] de vin. Chirisophe y arrive avec des trirèmes. Les soldats espéraient qu’il leur amenait autre chose ; mais il n’amenait rien. Il annonce seulement qu’Anaxibius, chef de la flotte, ainsi que tous les autres, fait l’éloge de l’armée, et qu’Anaxibius leur promet une solde au sortir de l’Euxin.

[41] Port de mer à 40 stades de Sinope.

[42] Vase d’une capacité correspondant à un peu plus de 28 litres.

Les soldats restent toujours à Harmène. Comme ils se sentent près de la Grèce, ils songent plus que jamais aux moyens de ne pas rentrer chez eux les mains vides. Ils jugent donc qu’en choisissant un seul chef, un seul pourra mieux que plusieurs imposer sa volonté à l’armée, la nuit ainsi que le jour ; s’il faut garder quelque secret, il pourra mieux l’empêcher de se répandre ; s’il est nécessaire de prévenir l’ennemi, il perdra moins de temps ; il ne faudra plus de confidence ; mais un seul fera exécuter ce qu’il aura décidé, tandis qu’auparavant les stratéges faisaient tout à la pluralité des voix.