Occupés de ces pensées, ils songent à Xénophon. Les lochages viennent le trouver et lui disent que c’est le vœu de l’armée. Chacun, lui témoignant son affection, l’engageait à se charger du commandement. Xénophon y inclinait, croyant que ce serait pour lui la source d’une plus grande gloire, le moyen de se faire un nom plus illustre parmi ses amis et dans sa ville natale : peut-être même l’armée lui devrait-elle de nouveaux services.
Ces réflexions l’entraînaient à désirer devenir commandant en chef ; mais quand il songeait que personne ne peut lire dans l’avenir et qu’il risquait de perdre dans ce rang la gloire qu’il avait acquise, il hésitait. Dans cette perplexité, il croit que le meilleur parti à prendre est de consulter les dieux. Il conduit deux victimes devant les autels, et sacrifie à Jupiter Roi, qui lui avait été désigné par l’oracle de Delphes. C’était d’ailleurs à ce dieu qu’il attribuait l’envoi du songe qu’il avait eu quand il commença à prendre sa part des soins dus à l’armée. Il se ressouvenait aussi qu’à son départ d’Éphèse, pour être présenté à Cyrus, il avait entendu à droite le cri d’un aigle posé à terre ; le devin qui l’accompagnait alors lui avait dit que c’était l’augure d’une gloire élevée, glorieuse, mais pénible, vu que les oiseaux attaquent l’aigle surtout quand il est posé. Le devin ajoutait que ce n’était pas un augure de richesse, car c’est au vol que l’aigle s’empare de sa proie.
Pendant qu’il sacrifie, le dieu lui montre clairement qu’il ne doit ni briguer le commandement en chef, ni l’accepter, s’il est élu. C’est ce qui eut lieu. L’armée s’étant réunie, tout le monde dit qu’il faut élire un chef, et, cet avis adopté, on propose Xénophon. Comme il était évident que, quand on irait aux voix, ce serait lui qu’on choisirait, il se lève et dit :
« Soldats, je suis sensible à l’honneur que vous me faites, attendu que je suis homme ; je vous en remercie et je prie les dieux de me donner l’occasion de vous rendre service ; mais je ne crois pas, quand il y a là un Lacédémonien, que ce soit votre intérêt et le mien de me choisir : les Lacédémoniens seraient moins empressés à cause de cela de vous accorder ce qui vous ferait faute, et je ne sais pas s’il y aurait sûreté pour moi. Car je vois qu’ils n’ont cessé d’être en guerre avec ma patrie que quand ils ont eu fait reconnaître par toute la ville la suprématie des Lacédémoniens : cet aveu fait, ils ont cessé la guerre et n’ont pas continué le siége de la ville. Témoin de ces événements, si je paraissais attenter, autant qu’il est en moi, à leur autorité, je craindrais qu’on ne me rappelât brusquement à la raison. Quant à ce que vous pensez, qu’il y aura moins de séditions avec un seul chef qu’avec plusieurs, sachez bien que, si vous en choisissez un autre, vous ne me trouverez à la tête d’aucun parti. Je pense qu’à la guerre quiconque conspire contre son chef conspire contre son propre salut ; tandis que, si vous me choisissiez, je ne serais pas surpris qu’il se trouvât quelqu’un d’irrité contre vous et contre moi. »
A ces mots, un plus grand nombre encore se lèvent et disent qu’il faut qu’il commande. Agasias de Stymphale dit qu’il trouve ridicule que la chose se passe de la sorte ; que, si les Lacédémoniens se fâchent, ils devront aussi se fâcher si, dans un festin, on ne choisit pas un Lacédémonien pour président. « A ce compte, ajoute-t-il, il ne nous est pas permis sans doute d’être lochages, puisque nous sommes Arcadiens. » Ces paroles d’Agasias sont couvertes d’applaudissements.
Alors Xénophon, voyant qu’il faut insister davantage, s’avance et dit : « Eh bien ! camarades, pour ne vous rien cacher, je vous en atteste tous les dieux et toutes les déesses, que, pressentant votre décision, j’offris un sacrifice pour savoir s’il serait avantageux à vous de me confier ce pouvoir, à moi de l’accepter. Les dieux m’ont fait voir dans les victimes, si clairement qu’un enfant n’aurait pu s’y méprendre, que je dois m’abstenir de ce pouvoir absolu. »
On élit Chirisophe. Chirisophe, une fois élu, s’avance et dit : « Sachez, soldats, que je me serais soumis, si vous aviez élu un autre chef, mais vous avez rendu service à Xénophon en ne l’élisant pas. Dexippe l’a depuis peu calomnié auprès d’Anaxibius, autant qu’il l’a pu, quoique j’aie fait tous mes efforts pour lui fermer la bouche. Il a dit qu’il croyait que Xénophon aimerait mieux avoir pour collègue Timasion de Dardanie, de la division de Cléarque, que lui-même qui est Lacédémonien. Mais puisque vous m’avez élu, continue Chirisophe, je m’efforcerai aussi de vous faire tout le bien que je pourrai. Préparez-vous à lever l’ancre, demain, si le temps est beau. On fera voile vers Héraclée ; il faut que tout le monde tâche d’y arriver ; une fois là, nous aviserons au reste. »
CHAPITRE II
Départ des Grecs. — Arrivée à Héraclée. — Fin du commandement en chef de Chirisophe. — Nouvelle autorité de Xénophon. — Division de l’armée en trois corps.
Le lendemain, on met à la voile par un bon vent, et pendant deux jours on navigue, à l’aide du câble, le long des côtes. En longeant la terre on aperçoit le cap Jason, où aborda, dit-on, le navire Argo, et les bouches de plusieurs fleuves, d’abord du Thermodon, ensuite de l’Iris, puis de l’Halys[43], enfin du Parthénius. Cette embouchure passée, on arrive à Héraclée, ville grecque, colonie de Mégare, située dans le pays des Mariandyns. On mouille près de la Chersonèse Achérusiade. C’est là, dit-on, qu’Hercule descendit aux enfers pour enchaîner Cerbère : on montre encore à présent, comme monument de sa descente, un gouffre qui a plus de deux stades de profondeur. Les Héracléotes envoient aux Grecs, en présents hospitaliers, trois mille médimnes de farine d’orge, deux mille cérames de vin, vingt bœufs et cent brebis. La plaine est traversée par un fleuve nommé Lycus, large d’environ deux plèthres.