— Il y a des façons moins vulgaires de soigner sa beauté, et on peut rester une femme appétissante, soignée et jolie, sans employer les trucs raccrocheurs des demoiselles tarifées, pensait Fernand, stupéfié de tout ce laisser-aller élégamment pervers.

Alors, c’était ça, le grrrand monde ?

Fernand sortit de cette maison absolument épaté !

Le lendemain Lourbillon intriguait pour que son ami fût prié au ministère de l’Agriculture, où allait se donner une grande fête officielle. Son rêve était de faire entendre Fernand entre Coquelin Cadet et Moreno. D’ailleurs, il ne doutait pas que « son poulain » n’en bouchât une surface copieuse à Son Excellence et à ses invités.

Et, qui sait ? — Lourbillon avait toutes les audaces, — le ministre remarquerait peut-être que la boutonnière du poète-musicien-interprète était vierge encore de tout ruban violet. Les palmes académiques hallucinaient, bien que discréditées, l’excellent homme.

Peu de jours après qu’il eut conquis le public, l’ancien tailleur socialiste fut averti par son Mentor qu’il allait recevoir, dans la journée même, la visite de Pluvieux, le plus roublard des éditeurs du café-concert.

Ça, c’était la consécration définitive. Pluvieux n’avait pas pour habitude de se déranger pour rien. Il fallait qu’il fût bien certain de l’avenir du débutant pour tenter une démarche. Il n’aimait pas à faire les premiers pas. On allait à lui, humblement, car c’était un lanceur habile. Au moins en avait-il la réputation.

Il arriva sur le coup de cinq heures chez Blanche Mésange, où Fernand continuait d’élire domicile.

Pluvieux était un petit bonhomme dans la banlieue de la quarantaine. Il était blond, pâlot, effacé, avec des yeux de porcelaine de Sèvres. Il donnait la sensation d’avoir macéré dans l’eau du fleuve Seine pendant de longues heures. Il avait l’air humide des personnages silhouettés par Ibsen. Son cheveu était pauvre et décoloré ; les vêtements, qui flottaient sur sa chétive carcasse, semblaient émaner de quelque Temple, costumier de la misère faubourienne. Pluvieux suait la déveine et pourtant, à tout coup, il mettait dans le mille du succès. Pluvieux avait l’air stupide et il était très sondeur ; il avait l’air pauvre et était riche. Pluvieux était la contradiction faite homme. Il était retors et fourbe. Il était timoré à l’excès et passait pour un hardi compère. Il affectait la franchise et mentait à bouche que veux-tu. Il était avare sordidement, ce qui ne l’empêchait pas, dans des coups de générosité fous, d’acheter très cher des refrains qu’il enterrait dans ses cartons. Il achetait de la musique pas toujours pour en tirer profit, le plus souvent pour qu’un confrère ne profitât pas de l’aubaine. C’était un drôle de coco que l’olibrius dénommé Pluvieux.

La réussite complète, trop brusque, a pour propriété de troubler les cerveaux les mieux aménagés. Fernand payait son tribut à la vanité. Fermement il s’imaginait être l’auteur des machines qu’il chantait. On commence à mentir aux autres et un jour, pris au trébuchet, on se ment à soi-même, on trompe sa conscience comme une femme qu’on aime encore.